Dans les salles de réunion comme dans les ateliers, l’inquiétude ne se limite plus aux chiffres d’affaires ou aux factures impayées. En Guadeloupe, des dirigeants décrivent un climat de découragement qui pourrait dépasser le cadre économique. Leur crainte la plus profonde concerne désormais ce qui arrive lorsqu’une société ne voit plus d’issue.
Réunis en urgence, les représentants patronaux demandent des décisions rapides. Car, derrière chaque procédure judiciaire et chaque trésorerie fragilisée, ils voient se rapprocher un risque collectif que personne ne souhaite voir se concrétiser.
Une économie guadeloupéenne déjà fragilisée par le ralentissement
La rencontre d’urgence s’est tenue mercredi soir à l’initiative de l’Union des organisations professionnelles des PME de Guadeloupe. Artisans, chefs d’entreprise et représentants de plusieurs secteurs de l’archipel y ont partagé le même diagnostic : les difficultés se cumulent, tandis que les réponses obtenues jusqu’ici ne suffisent pas.
Les organisations professionnelles avaient pourtant déjà rencontré les services de l’État, la préfecture, les présidents des collectivités ainsi que les services fiscaux. Cette succession d’échanges n’a pas levé le sentiment d’urgence. Les entreprises veulent désormais obtenir des mesures concrètes pour enrayer les défaillances.
Les indicateurs économiques disponibles renforcent cette alerte. Dans son dernier bilan, l’Institut d’émission des départements d’outre-mer, l’IEDOM, rapporte que les dirigeants interrogés constatent une baisse d’activité. Ils signalent aussi une trésorerie plus dégradée et des délais de paiement qui s’allongent.
| Indicateur | Situation observée en Guadeloupe |
|---|---|
| Défaillances d’entreprises sur douze mois | 543, contre 493 à la fin de 2025 |
| Chiffre d’affaires du BTP | Baisse de 8,2 % sur un an |
| Chiffre d’affaires du commerce | Baisse de 1,2 % sur un an |
| Fréquentation hôtelière | Hausse de 10,2 % |
Le bâtiment et les travaux publics, le commerce, l’industrie, l’artisanat et l’agriculture font donc face à des réalités très différentes. Mais la hausse des défaillances révèle une tension commune. Le tourisme résiste davantage grâce à la progression de la fréquentation hôtelière, sans pour autant résoudre les difficultés des autres activités.
Pour les organisations patronales, le sujet n’est plus seulement d’accompagner une conjoncture difficile. Il s’agit d’éviter une rupture dont les effets pourraient rapidement toucher les salariés, les familles et l’ensemble du territoire.
Le danger dénoncé : le désespoir peut nourrir la violence
Le message le plus alarmant de cette réunion ne porte pas uniquement sur les fermetures d’entreprises. Irène Soukaï, cheffe d’entreprise et présidente de la SICADEG, a décrit des participants désemparés, déçus et ne croyant plus à une solution.
Selon elle, une société qui ne croit plus en son avenir risque de s’éteindre. Elle peut également créer de la violence. C’est ce danger social, né du sentiment d’absence d’issue, que les représentants économiques demandent aux institutions d’entendre.
Cette inquiétude rejoint les propos de Simon Vainqueur, président de la Chambre de métiers et de l’artisanat. Il refuse de voir se reproduire ce que la Guadeloupe a connu en 2009. Il compare la situation actuelle à une cocotte-minute sous pression, dont la soupape serait sur le point de céder.
Son appel ne vise pas à annoncer une fatalité. Il insiste au contraire sur la nécessité de maintenir les femmes et les hommes qui dirigent les entreprises. Pour y parvenir, il appelle à construire des solutions avec les collectivités, les parlementaires et l’État.
Gary Vélayandon, président des artisans bouchers de la Guadeloupe, formule une critique semblable. Les professionnels ont le sentiment d’être entendus sans être réellement écoutés par certaines institutions et collectivités. À ses yeux, le moment est venu de faire davantage pression pour que les difficultés soient traitées.
Le signal d’alerte est donc double : l’économie se contracte dans plusieurs secteurs, et le découragement des acteurs économiques peut devenir un facteur de désordre social. Reste à traduire ce constat en décisions capables de soulager les entreprises avant que leurs marges de manœuvre ne disparaissent.
Ce que les organisations patronales demandent dans l’immédiat
Après deux heures de discussions, les représentants du monde économique ont décidé de solliciter une nouvelle réunion d’urgence. Cette fois, ils souhaitent réunir les élus de Guadeloupe et les services de l’État autour de décisions opérationnelles.
Cette rencontre doit avoir lieu dans les quarante-huit heures. Le calendrier est volontairement resserré, car les organisations professionnelles estiment que chaque délai supplémentaire peut aggraver la situation des entreprises les plus vulnérables.
Jean-Yves Ramassamy, président de l’Union des organisations professionnelles des PME de Guadeloupe, a annoncé l’envoi prochain d’un courrier aux principaux interlocuteurs publics.
- Les élus de Guadeloupe seront destinataires de cette demande.
- Le préfet sera également saisi.
- L’Urssaf figurera parmi les organismes sollicités.
- Les services des impôts recevront aussi ce courrier.
La demande centrale porte sur une décision rapide permettant d’interrompre les actions judiciaires engagées devant les tribunaux. L’objectif affiché est d’empêcher que des entreprises guadeloupéennes disparaissent faute de temps ou de capacité à faire face aux procédures.
Les représentants ne réclament pas seulement un échange institutionnel. Ils souhaitent obtenir de l’air pour les trésoreries et préserver l’activité avant que les dirigeants ne soient contraints de mettre la clé sous la porte. Dans une petite économie insulaire, une fermeture peut aussi fragiliser des fournisseurs, des sous-traitants et des emplois locaux.
La méthode proposée repose donc sur une mobilisation conjointe. Les collectivités peuvent agir dans leur champ de compétence. L’État, la préfecture, l’Urssaf et l’administration fiscale sont appelés à examiner les leviers relevant de leurs responsabilités. Mais l’urgence impose un dialogue qui débouche sur des actes.
Pourquoi le BTP, le commerce et l’artisanat sont particulièrement exposés
Le BTP apparaît comme l’un des secteurs les plus affectés, avec un chiffre d’affaires en recul de 8,2 % sur un an. Cette activité occupe une place importante dans l’économie locale, car elle mobilise des artisans, des fournisseurs, des entreprises de transport et de nombreux sous-traitants.
Le commerce connaît aussi une baisse, plus limitée mais réelle, de 1,2 % sur un an. Pour les commerçants, les artisans bouchers et les petites entreprises, la tension sur la trésorerie devient rapidement décisive. Une vente encaissée tardivement peut compliquer le règlement des charges courantes.
Les délais de paiement signalés par l’IEDOM ne sont donc pas un détail comptable. Lorsqu’ils s’allongent, les dirigeants doivent continuer à payer leurs salariés, leurs fournisseurs, leurs cotisations et leurs impôts alors que les recettes attendues tardent à arriver.
Le tourisme constitue une exception plus favorable, avec une fréquentation hôtelière en hausse de 10,2 %. Cette résistance est un point positif pour l’archipel. Elle ne compense toutefois pas automatiquement le recul observé dans le bâtiment ou le commerce.
La diversité des métiers présents à la réunion explique l’ampleur de la mobilisation. Les artisans, les PME, les acteurs du commerce, de l’industrie, de l’agriculture et du BTP ne demandent pas nécessairement les mêmes réponses. Ils défendent cependant une même priorité : éviter une vague supplémentaire de cessations d’activité.
Les erreurs à éviter face à une succession de défaillances
La première erreur serait de réduire la crise à une affaire de dirigeants isolés. Les 543 défaillances recensées sur les douze derniers mois montrent qu’il s’agit d’un phénomène qui concerne plusieurs pans de l’économie guadeloupéenne.
La deuxième serait d’attendre que les procédures judiciaires aient produit leurs effets avant de chercher des solutions. La demande d’interruption des actions devant les tribunaux traduit précisément la volonté d’intervenir avant une disparition définitive des entreprises concernées.
Enfin, ignorer le sentiment de déclassement exprimé lors de la réunion serait risqué. Les propos d’Irène Soukaï rappellent que la crise économique peut nourrir une crise de confiance. Or la confiance reste indispensable pour entreprendre, embaucher, investir et croire à l’avenir du territoire.
La réunion annoncée sous quarante-huit heures sera donc scrutée de près. Les organisations patronales ont prévenu que, sans réponse à leurs nouvelles demandes, elles pourraient envisager des actions plus musclées.
Pour les entreprises guadeloupéennes, l’enjeu immédiat est clair : obtenir des mesures assez rapides pour transformer l’alerte en possibilité de rebond. Avant que la pression économique ne se transforme en une crise plus large.
— Alexis




