Dans l’océan Indien, certaines plantes ne poussent nulle part ailleurs. Elles survivent parfois sur une pente volcanique, dans une forêt humide ou autour d’un unique arbre vieillissant. Cette semaine à Saint-Gilles, leur avenir se joue aussi autour de tables de travail, entre experts de trois îles.
L’objectif est ambitieux : établir un langage commun pour identifier les espèces les plus fragiles et intervenir avant qu’elles ne disparaissent. Car une extinction survenue dans les Mascareignes est irréversible à l’échelle du monde.
Pourquoi les Mascareignes doivent agir ensemble
La Réunion, Maurice et Rodrigues forment l’archipel des Mascareignes, un territoire remarquable par son endémisme. Une espèce endémique est une espèce présente naturellement dans une zone précise, et absente du reste de la planète.
Or, les naturalistes constatent que les plantes des trois îles ne font pas face aux mêmes conditions. À La Réunion, les massifs escarpés et certains reliefs difficilement accessibles ont servi de refuges à une partie de la flore. Ces zones ont limité, au moins localement, les effets du défrichement et de l’occupation humaine.
Selon Christophe Lavergne, responsable de la coopération régionale et outre-mer au Conservatoire botanique national de Mascarin, cette géographie a permis de maintenir davantage d’espèces. Les montagnes réunionnaises ont préservé des milieux devenus très rares ailleurs.
À Maurice et à Rodrigues, le relief moins marqué a laissé davantage de territoires accessibles. Des habitats naturels ont progressivement disparu sous l’effet des défrichements. Environ 40 % des espèces endémiques des Mascareignes non menacées à La Réunion sont menacées à Maurice et à Rodrigues.
La différence de situation impose donc de comparer les données, mais aussi les pratiques. C’est précisément le rôle du projet transfrontalier qui réunit les spécialistes cette semaine.
Red Masc : une liste rouge commune pour 147 espèces végétales
Le projet s’appelle Interreg Red Masc. Il vise à produire la première Liste rouge UICN transfrontalière commune aux Mascareignes, portant sur 147 espèces végétales uniques au monde.
À Saint-Gilles, 21 botanistes, naturalistes et bénévoles venus de La Réunion, de Maurice et de Rodrigues participent à un comité régional d’évaluation et de validation. Discussions et ateliers doivent permettre d’examiner l’état de conservation de chaque plante ou fleur concernée.
La méthode employée est celle de l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’UICN. Elle classe les espèces selon trois niveaux majeurs de menace :
- Vulnérable, lorsque l’espèce risque de disparaître à moyen terme.
- En danger, lorsque le risque d’extinction devient très élevé.
- En danger critique d’extinction, lorsque l’espèce est confrontée à un risque extrêmement élevé de disparition à court terme.
Ce classement ne doit pas rester un simple inventaire. Il sert à déterminer les priorités : protéger un habitat, produire des plants, collecter des graines ou lutter contre une menace précise. Comme le souligne Vincent Florens, professeur agrégé à l’Université de Maurice et responsable d’un pôle de recherche en écologie et conservation, mieux comprendre les pressions permet de mieux appliquer les solutions.
Encore faut-il que les catégories reflètent les réalités locales. Une plante relativement préservée dans les hauteurs réunionnaises peut déjà avoir disparu de Maurice ou de Rodrigues.
Des disparitions déjà visibles d’une île à l’autre
Plusieurs espèces illustrent ce contraste. Le tan rouge et l’ambaville, encore présents à La Réunion, ont disparu de certains territoires voisins. Le bois blanc, Hernandia mascarenensis, n’existe plus à Maurice.
À La Réunion, le bois blanc reste pourtant dans une situation très préoccupante. L’espèce est classée en danger critique d’extinction et ne subsiste que dans quelques sites. Elle pousse surtout sur des sols rocheux, au sein de forêts chaudes et humides, notamment dans le secteur de Sainte-Rose.
Le constat est particulièrement alarmant à Maurice. Vincent Florens indique que le pays figure parmi ceux où la biodiversité est le plus menacée. Il le situe aussi au deuxième rang des pays où les arbres sont les plus exposés au risque d’extinction.
Plus de 70 espèces de plantes ont déjà été perdues à Maurice, rappelle-t-il. La référence au dodo ne relève donc pas uniquement de l’histoire naturelle : elle rappelle qu’une espèce disparue ne peut pas être ramenée dans son milieu d’origine.
À Rodrigues, Jean-Alfred Bégué, de la branche rodriguaise de la Mauritian Wildlife Foundation, décrit également une perte presque totale de la biodiversité animale et végétale originelle. L’occupation humaine des milieux naturels et l’introduction d’espèces exotiques envahissantes ont profondément transformé l’île.
Dans ce contexte, protéger les derniers noyaux de flore devient plus réaliste que tenter de recréer artificiellement ce qui a déjà disparu.
Comment les experts veulent protéger les plantes les plus rares
Le comité régional ne se limite pas à attribuer une catégorie UICN. Il doit aussi faire circuler des méthodes concrètes entre les trois îles. L’enjeu est de conserver les espèces encore présentes, parfois réduites à quelques individus.
Plusieurs pistes sont envisagées pour les espèces végétales très rares :
- Créer une banque commune de semences afin de conserver le patrimoine génétique des plantes les plus menacées.
- Partager les techniques de multiplication in vitro, qui permettent de produire des plants à partir de fragments végétaux dans des conditions contrôlées.
- Échanger des protocoles de restauration écologique adaptés aux habitats dégradés.
- Identifier les pressions locales, comme les espèces envahissantes, les ravageurs ou la disparition d’un milieu forestier.
- Former les équipes et transmettre les connaissances acquises dans chaque territoire.
La coopération est importante, car aucune île ne part de zéro. Chacune possède ses réussites, ses difficultés et ses espèces proches sur le plan botanique. Une technique testée à Rodrigues peut, par exemple, inspirer un programme à La Réunion ou à Maurice, sans être appliquée mécaniquement.
Les scientifiques restent prudents avec les réintroductions. Planter une espèce dans son ancien milieu ne garantit ni sa survie ni le retour d’une population durable. Le sol, la concurrence végétale, les insectes, le climat local et la densité des plantations peuvent tout changer.
Cette prudence s’appuie sur des retours d’expérience très concrets. Ils montrent pourquoi l’échange régional est aussi utile que le classement lui-même.
La mandrinette et le bois pasner, deux leçons de terrain
La mandrinette, aussi appelée Hibiscus lilliflorus, est endémique de La Réunion et de Rodrigues. Cette espèce a déjà fait l’objet d’une opération de restauration avec des milliers d’hibiscus réintroduits.
Le résultat a toutefois été décevant : le taux de réussite a été presque nul. Jean-Alfred Bégué évoque plusieurs explications possibles, dont une densité de plantation trop forte ou une proximité défavorable avec d’autres espèces végétales.
Cette expérience rappelle qu’une restauration écologique ne consiste pas seulement à remettre beaucoup de plants en terre. Il faut aussi reconstituer des conditions favorables, laisser de l’espace aux végétaux et comprendre leurs interactions avec le milieu.
À Rodrigues, les équipes se concentrent aujourd’hui sur l’un des derniers spécimens de bois pasner, Zanthoxylum paniculatum. Cet arbre endémique est attaqué par des termites, ce qui menace directement sa survie.
La solution testée consiste à le greffer sur le poivrier des hauts, Zanthoxylum heterophyllum, une espèce de la même famille botanique. Le greffage pourrait préserver le patrimoine vivant de l’espèce, même lorsqu’un individu adulte est gravement fragilisé.
Ces essais ne promettent pas de miracle. Ils donnent cependant des informations précieuses pour adapter les interventions et éviter de reproduire les mêmes erreurs.
Ce qu’il faut éviter dans la sauvegarde des espèces
La première erreur serait de croire qu’une plante classée comme présente dans une île est automatiquement hors de danger. Le bois blanc réunionnais en est l’exemple : il existe encore, mais seulement dans quelques sites et en danger critique d’extinction.
Il faut également éviter de considérer la réintroduction comme une réponse universelle. Le cas de la mandrinette montre que des milliers de plantations peuvent échouer si la densité, les espèces voisines ou les conditions écologiques ne sont pas adaptées.
Enfin, les espèces exotiques envahissantes ne doivent pas être négligées. À Rodrigues, elles s’ajoutent à l’occupation humaine des milieux parmi les causes majeures de l’effondrement de la biodiversité originelle.
La future Liste rouge régionale doit être présentée à Maurice en fin d’année. Sa validation par l’UICN est attendue vers la fin de 2026 ou au début de l’année suivante, avant son intégration à la Liste rouge mondiale des espèces menacées.
Pour ces 147 espèces, cette coopération offre surtout une méthode commune : repérer les dernières populations, comprendre ce qui les menace et agir avant que leur disparition ne devienne définitive.
— Alexis




