Culture & Evenements

Semaine de l’Outre-mer à Montréal : ces Français d’ailleurs qui font vivre leur culture et tissent des liens inattendus avec le Québec

À Montréal, une initiative donne une scène à des parcours que l’on remarque trop peu. Pendant dix jours, des voix venues de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane racontent ce qu’elles construisent au Canada, sans renoncer à leurs racines.

Culture, entrepreneuriat, cinéma, insertion professionnelle et gastronomie se croisent dans un rendez-vous pensé comme un véritable pont. Car derrière les musiques, les saveurs et les rencontres, il y a aussi une question essentielle : comment faire circuler les talents entre le Québec et les territoires ultramarins ?

Pourquoi les communautés ultramarines cherchent davantage de visibilité au Québec

Au Québec, les Français originaires des Outre-mer restent souvent méconnus. La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane sont volontiers assimilées, à tort, à un ensemble caribéen plus vaste. Or, ces territoires français possèdent des histoires, des identités, des langues, des pratiques et des réalités sociales propres.

Pour Sabine Monpierre, Guadeloupéenne installée au Canada depuis 18 ans, cette invisibilité empêche parfois de comprendre les expériences particulières vécues par les Ultramarins. Arriver au Canada avec la nationalité française ne dispense pas de découvrir de nouvelles institutions, de nouveaux codes professionnels et une autre manière de créer son réseau.

Ces démarches peuvent être complexes. Beaucoup de nouveaux arrivants doivent à la fois s’adapter, trouver leur place et préserver les références culturelles qui structurent leur quotidien. Le défi ne se limite donc pas à l’emploi ou au logement : il concerne aussi la reconnaissance de soi dans un nouvel environnement.

C’est précisément pour accompagner cette installation que Sabine Monpierre a fondé L’Arbre du Voyageur en 2019. L’association aide notamment les Ultramarins à s’établir au Canada. Elle porte aussi un projet plus large : rendre ces communautés visibles auprès du public québécois. Cette ambition prend toute sa dimension à Montréal.

La Semaine de l’Outre-mer, un rendez-vous entre mémoire, talents et avenir

La troisième édition de la Semaine de l’Outre-mer se tient à Montréal du 17 au 26 octobre 2026. Créée par L’Arbre du Voyageur, elle ne se présente pas comme une simple célébration festive. Son objectif est de partager les identités ultramarines sous des angles culturels, sociaux et économiques.

Son thème, « Nos territoires, nos talents, des corridors pour demain », résume l’ambition de l’événement. Il s’agit de créer des passerelles durables entre le Québec, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. Ces corridors peuvent être humains, culturels, universitaires ou commerciaux.

Sabine Monpierre souhaite aussi déconstruire certains préjugés. Les récits de migration sont parfois réduits à un départ définitif, comme si partir revenait à abandonner son territoire. Pourtant, de nombreux Ultramarins continuent de valoriser leur culture, de développer des projets inspirés de leur île ou de leur région, puis de chercher des moyens de contribuer à distance.

La programmation invite donc à écouter des trajectoires concrètes et à réfléchir aux défis rencontrés par la diaspora. La musique, les plats antillais ou les dominos y ont leur place. Mais ils s’inscrivent dans une démarche plus profonde, tournée vers les échanges et la transmission.

Le programme : dix jours de rencontres à Montréal

La Semaine de l’Outre-mer commence le samedi 17 octobre par la Cérémonie des Bâtisseurs d’Outre-mer au Canada. Cette cérémonie distingue des Ultramarins dont les parcours, les initiatives et l’engagement contribuent à faire connaître leurs territoires.

Une reconnaissance d’honneur doit notamment être remise à Nolywé Delannon, originaire de Guyane et enseignante à l’Université Laval. Cette distinction souligne l’importance des trajectoires universitaires et professionnelles dans la visibilité des communautés ultramarines au Canada.

DateRendez-vousThème ou intervenant
17 octobreCérémonie des Bâtisseurs d’Outre-mer au CanadaDistinctions pour des parcours et initiatives ultramarins
18 octobreProjection du documentaire Entre 2 RivesFilm de Chloé Bebronne et échange sur les peuples autochtones de Guyane
21 octobreAtelier économiqueCollaboration entre le Québec et les Outre-mer, animé par Béatrice Lu-Antoinette
24 octobreÉchange sur la réinsertionRéinsertion professionnelle après une incarcération en Guadeloupe, avec Élodie Morentin
25 octobreFestival Bokit & AccrasSpécialités antillaises, musique, dominos et concours du meilleur mangeur de bokit

Le documentaire Entre 2 Rives, réalisé par Chloé Bebronne, est projeté dès le 18 octobre. La séance se prolonge par un échange sur les réalités des peuples autochtones de Guyane, un sujet qui reste peu connu au Québec.

Le 21 octobre, la Martiniquaise Béatrice Lu-Antoinette anime un atelier dédié aux possibilités de collaboration entre le Québec et les Outre-mer. Le 24 octobre, Élodie Morentin, doctorante en criminologie à l’Université Laval, aborde la réinsertion professionnelle après une incarcération en Guadeloupe. Reste un rendez-vous plus gourmand, mais tout aussi révélateur.

Le bokit, les accras et la convivialité comme langage commun

Le 25 octobre, le Festival Bokit & Accras réunit les participants autour de spécialités antillaises. Le bokit, pain frit garni emblématique de la Guadeloupe, et les accras, beignets salés souvent préparés à base de morue ou de légumes, deviennent ici des marqueurs de mémoire et de partage.

La journée prévoit aussi de la musique, des parties de dominos et un concours du meilleur mangeur de bokit. Cette ambiance rappelle les rassemblements familiaux et populaires des Antilles. Pour des personnes installées loin de leur territoire, retrouver ces gestes et ces saveurs peut créer une sensation immédiate de proximité.

Mais l’événement ne s’adresse pas uniquement à la diaspora. Il permet également au public canadien de découvrir une culture antillaise au-delà des images habituelles. Les recettes, les rythmes et les jeux deviennent des portes d’entrée vers des histoires de migration, de créativité et d’adaptation.

Sabine Monpierre y voit aussi un moyen de mettre les entrepreneurs de la diaspora en lumière. Derrière un plat, une soirée ou un produit, il y a souvent une entreprise qui fait circuler un savoir-faire ultramarin. L’exemple de Leslie Choisy et James Lafiteau l’illustre particulièrement bien.

Leslie Choisy et DJ Maddox, bâtir une entreprise avec la musique caribéenne

Parmi les personnes récompensées lors de la cérémonie figurent Leslie Choisy et son conjoint James Lafiteau, connu sous le nom de DJ Maddox. Ce couple guadeloupéen, installé au Canada depuis sept ans, a créé LG Events, une entreprise événementielle spécialisée dans les ambiances musicales caribéennes à la signature old school.

Leur complémentarité est au cœur du projet. James Lafiteau apporte 25 années d’expérience dans le DJing, notamment sur platines vinyles. Leslie Choisy assure la direction, la logistique, la gestion et le développement de l’entreprise.

Avant son installation au Canada, James mixait déjà en France, principalement dans l’univers du clubbing. Le couple explique avoir davantage osé entreprendre au Canada, où la création d’entreprise lui a semblé plus accessible et moins complexe. Leur parcours est distingué dans la catégorie « Bâtir par l’entrepreneuriat ».

Cette reconnaissance souligne leur contribution au rayonnement de la culture musicale guadeloupéenne, antillaise et caribéenne à travers le Canada. Elle montre aussi que l’entrepreneuriat culturel peut devenir un espace d’intégration, sans effacer l’identité d’origine. Pourtant, l’enjeu ne consiste pas seulement à réussir ailleurs.

Créer des corridors économiques entre le Québec et les territoires d’origine

Pour Sabine Monpierre, partir de Guadeloupe ne signifie pas lui tourner le dos. Elle explique que certaines personnes quittent leur territoire parce qu’elles n’y trouvent pas les perspectives professionnelles ou les moyens de réaliser leurs projets. Elle-même avait le sentiment de plafonner dans sa carrière avant de découvrir au Canada une autre possibilité d’entreprendre.

L’attachement au pays demeure néanmoins très concret. Elle cite une famille guadeloupéenne ayant ouvert un restaurant au Canada pendant la pandémie. Elle évoque aussi un établissement de Québec mettant le bokit à l’honneur, ainsi que de jeunes entrepreneures proposant des soins capillaires inspirés de traditions antillaises, autour de l’aloe vera ou du café.

L’objectif est désormais de faire circuler les compétences et les débouchés. Une entreprise guadeloupéenne, martiniquaise ou guyanaise pourrait trouver des clients au Québec. À l’inverse, un entrepreneur ultramarin installé au Canada pourrait présenter ses produits et réalisations dans son territoire d’origine.

Cette coopération ne doit pas imposer un modèle venu de l’extérieur. Sabine Monpierre insiste sur une logique de travail commun entre les professionnels d’ici et de là-bas, fondée sur leurs expériences respectives. L’atelier du 21 octobre consacré aux corridors d’affaires porte directement cette ambition.

Ce qu’il faut éviter : réduire l’Outre-mer à une seule image

La première erreur consiste à considérer les territoires ultramarins comme une culture unique. La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane partagent certains héritages caribéens et français, mais leurs histoires et leurs réalités ne se confondent pas. La question des peuples autochtones de Guyane en est un exemple majeur.

Il serait également réducteur de voir la diaspora comme un groupe coupé de ses origines. Beaucoup de personnes souhaitent participer au développement de leur territoire, même lorsqu’un retour permanent reste difficile faute d’infrastructures ou de dispositifs facilitant cette réinstallation.

La Semaine de l’Outre-mer propose une autre lecture : valoriser les départs, les retours possibles et les liens à distance. À Montréal, ces connexions prennent la forme d’une rencontre, d’un projet entrepreneurial ou d’un bokit partagé autour d’une table.

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— Alexis