Dans les hauteurs de La Réunion, il existe une tournée que ni une voiture ni un scooter ne peuvent assurer. Ici, le courrier arrive après des crêtes, des ravines et des ponts suspendus. Chaque passage apporte des lettres, mais aussi des nouvelles, une aide concrète et parfois un café partagé.
Trois jours par semaine, une silhouette en tenue de trail relie des foyers dispersés dans un paysage spectaculaire. Son itinéraire raconte une autre idée du service public, loin des boîtes aux lettres alignées et des rues accessibles en quelques minutes.
À Mafate, recevoir du courrier reste un rendez-vous essentiel
Le cirque de Mafate occupe le cœur montagneux de La Réunion, dans le parc national. Ce territoire emblématique de l’histoire de l’île ne se rejoint pas en voiture. Ses îlets sont reliés par des sentiers, au milieu de remparts sombres, de pitons acérés et de profondes ravines.
Plusieurs dizaines de familles y vivent, notamment des descendants d’esclaves marrons ayant fui la servitude durant la période coloniale. L’isolement structure encore le quotidien, même si les habitants se déplacent régulièrement vers les villes du littoral.
Ils descendent pour travailler, honorer un rendez-vous médical ou s’occuper de leurs enfants scolarisés au collège et au lycée. Mafate ne possède pas ces établissements. Dans ce contexte, le passage hebdomadaire de la factrice est bien davantage qu’une distribution.
À Aurère, Anésie Timon, 54 ans, l’accueille avec une étreinte sous la varangue de sa case en bois sous tôles. Le lundi 5 octobre, alors qu’un chant religieux passe à la radio, elle reçoit trois lettres. Pour cette habitante, la visite rompt l’isolement.
Elle décrit Laure Martin comme un membre de la famille et se dit fière de voir une femme exercer un métier exigeant physiquement. Mais pour comprendre cette proximité, il faut mesurer ce que représente réellement cette tournée hors norme.
Laure Martin, la factrice qui marche entre 65 et 80 kilomètres
La réponse tient en un nom : Laure Martin. Factrice à La Réunion depuis seize ans, elle est devenue titulaire de la tournée de Mafate en janvier 2025. Elle avait auparavant exercé comme remplaçante dans le cirque.
Son parcours se fait sur trois jours, parfois trois jours et demi. La durée dépend de l’état des sentiers et de possibles fermetures provoquées par des éboulis. Au total, elle marche entre 65 et 80 kilomètres, souvent avec un sac lourd.
Ce sac à dos pèse environ quinze kilos. Lors des distributions de plis électoraux, il dépasse vingt kilos. À l’intérieur, les courriers sont triés et attachés avec des élastiques ou des cordelettes, avec les lettres recommandées. Un gros colis en carton peut aussi être transporté sous un bras.
Passionnée de trail, Laure Martin a terminé plusieurs Grand Raid ainsi que le trail de Bourbon. Cette expérience et des séances de renforcement musculaire, organisées le week-end pour limiter les blessures, lui permettent d’assumer les montées, les descentes et les charges.
Ses week-ends sont aussi consacrés à sa fille étudiante. Cette quinquagénaire sportive a succédé à plusieurs facteurs originaires de Mafate, dont Ivrin Pausé. Cet ancien facteur a parcouru les sentiers durant quarante ans, de 1951 à 1991, avant de mourir à 91 ans. Une statue en basalte lui rend hommage dans son gîte de Grand Place.
Pour Laure Martin, ce poste atypique offre le plus beau cadre de travail possible. Il commence pourtant bien loin des sentiers, dans l’organisation précise d’une plateforme postale.
Comment se déroule une tournée dans le cirque de Mafate
La journée débute à la plateforme de distribution de La Poste, dans la zone industrielle du Port, sur le littoral ouest de La Réunion. Comme ses collègues, Laure Martin prépare son courrier dans cette ruche où les tournées matinales prennent forme.
Elle rejoint ensuite la « drop zone » pour embarquer à bord d’un hélicoptère affrété par une société privée. Son sac et le colis volumineux sont placés dans une nacelle. En une dizaine de minutes de vol, l’appareil survole les remparts, les arêtes rocheuses et les ravines avant d’atteindre Aurère.
La suite se fait entièrement à pied. Voici le rythme de cette tournée singulière :
- Distribuer les lettres, les recommandés et les colis aux habitants des îlets, en suivant des chemins étroits et parfois des crêtes ou des ponts suspendus.
- Informer certains destinataires par téléphone lorsqu’aucun courrier ne les attend, afin qu’ils ne patientent pas inutilement sur le passage de la factrice.
- Organiser les remises avec les proches ou les commerçants. À Aurère, Brian Boyer, boulanger des Délices de Cassie, peut récupérer un colis pour l’un de ses clients.
- Relever le courrier dans les trois boîtes aux lettres du cirque et vendre des timbres aux habitants.
- Récupérer les envois des visiteurs et des résidents, notamment les cartes postales affranchies déposées au gîte Le Mafatais ou dans la boutique Oréra Mafate.
Au gîte Le Mafatais, où sèchent au soleil des grains de café et des fèves, des touristes confient ainsi leurs cartes. La factrice peut aussi acheminer un petit colis, comme celui destiné à un randonneur de l’Hexagone qui avait oublié ses lunettes de vue.
Après une première journée de 19 kilomètres, elle dort dans un gîte. Une douche et un cari maison apportent un répit bienvenu. À 7 heures le lendemain, une nouvelle étape l’attend vers l’ouest du cirque. Reste à voir ce qui fait de chaque arrêt une mission bien plus large que le courrier.
Des colis, des démarches et une présence attendue
Laure Martin ne voit pas seulement des boîtes aux lettres, peu nombreuses à Mafate. Elle connaît les habitants et entretient avec eux des liens forts, dans l’esprit des facteurs de campagne. Ses parents, tous deux facteurs en Haute-Saône, lui ont transmis cette conception du métier.
Elle s’arrête auprès de personnes âgées même lorsqu’elle n’a rien à remettre. Elles savent approximativement à quelle heure elle arrivera et attendent cet échange. Elle offre aussi des bonbons aux enfants, tout en leur demandant s’ils ont bien travaillé à l’école.
À Îlet à Malheur, Guylène l’attend chaque semaine avec du café. Cette sexagénaire, coiffée d’un large chapeau de paille, lui offre les bananes de son jardin. À Grand Place, Michel et Christiane Thomas, 80 ans tous les deux, préparent eux aussi le café dans leur boucan, une petite case réservée à la cuisine au feu de bois.
Le couple a récemment été hospitalisé. Laure Martin remarque leur fatigue et prévoit de demander à l’infirmier de passer. Celui-ci travaille avec le CHU de La Réunion et effectue des tournées dans les îlets, avec des consultations dans les dispensaires du cirque.
Cette attention dépasse souvent la convivialité. Dans sa case isolée, face au piton Cabris, Véronique Maillot ne parvenait pas à régler par téléphone deux factures EDF, pour sa maison et son gîte La Plaque Sentier Scout. En une dizaine de minutes, Laure Martin résout le blocage technique et administratif.
Elle a déjà aidé cette mère de six enfants pour les déclarations d’impôts, les démarches auprès de l’Urssaf et les inscriptions scolaires. Elle peut aussi envoyer des courriels pour des habitants qui ne savent ni lire ni écrire. C’est là que la tournée révèle toute sa portée.
Les détails qui racontent la vie quotidienne à Mafate
Les pauses constituent une part précieuse de l’itinéraire. Chez Brian Boyer, les macatias des Délices de Cassie accompagnent parfois un café. Le macatia est une spécialité créole, entre le pain et la brioche.
Le Grand Raid est un sujet de discussion récurrent dans le cirque. L’épreuve doit passer dans les jours qui suivent cette tournée. Le boulanger regrette toutefois que les Mafatais ne soient pas assez associés à l’événement et que la course ne génère pas davantage d’activité pour eux.
La contradiction est forte : les habitants apprécient cette compétition unique, mais souhaitent aussi en tirer une place réelle. La Diagonale des Fous représente 175 kilomètres, environ 3 000 coureurs et près de 50 % d’abandons.
Laure Martin rencontre aussi Olivia Bilin, probablement âgée de plus de 90 ans. Cette « gramoune », mot réunionnais désignant une personne très âgée, a toujours vécu à Mafate. Elle se décrit avec humour comme un vieux galet.
Malgré ses douleurs aux genoux, liées à une vie de marche, Olivia Bilin reste attachée à sa case, son jardin et ses volailles. Plus jeune, elle descendait vendre les produits agricoles familiaux sur le littoral. Elle remontait ensuite avec du riz et d’autres denrées autrefois introuvables dans le cirque.
Ces conversations donnent son relief à la tournée. Elles imposent aussi une règle essentielle : respecter le temps, le rythme et les besoins de chaque foyer.
Ce qu’il ne faut pas sous-estimer dans cette tournée
Le retour ne se fait pas toujours en hélicoptère. Après deux nuits dans le cirque, Laure Martin redescend à pied en suivant la rivière des Galets jusqu’à son embouchure dans l’océan Indien. Elle doit notamment prévoir trois heures de marche pour atteindre Roche Plate depuis Cayenne, puis repartir avant la nuit.
Les sentiers peuvent devenir impraticables après un éboulis. La météo, la charge et les distances obligent donc à adapter le trajet. Une excellente condition physique ne remplace ni la prudence ni la connaissance du terrain.
Il faut aussi éviter de réduire son rôle à une succession de livraisons. En janvier 2026, La Poste l’a distinguée parmi les vingt postiers de l’année. Cette reconnaissance tient autant à l’endurance qu’à la confiance construite avec les Mafatais.
Sur le chemin du retour, un employé de l’école de Grand-Place retire sa casquette américaine pour lui montrer sa nouvelle coupe, réalisée par le coiffeur de Cayenne. Ce simple geste résume une complicité née au fil des passages.
À Mafate, la tournée de Laure Martin rappelle qu’un service public se mesure aussi à la capacité de connaître les gens, de les écouter et de leur rendre service. Le prochain courrier empruntera encore les sentiers, mais il arrivera avec bien plus qu’une enveloppe.
— Alexis




