L'Ouest

Érosion des plages à La Réunion : ces racines qui tentent de faire reculer la mer

Le sable disparaît parfois si vite que les repères habituels cessent d’exister. À La Réunion, certaines plages ont déjà perdu des dizaines de mètres, laissant maisons, routes et équipements face à l’océan. Sur le littoral de l’Hermitage, une solution vivante s’installe pourtant peu à peu, au ras du sable.

Elle ne promet pas d’arrêter la mer. Mais elle peut redonner au rivage une résistance que l’urbanisation, les plantes invasives et la fréquentation avaient largement affaiblie.

Pourquoi l’érosion du littoral réunionnais inquiète autant

Le recul du trait de côte concerne une grande partie de La Réunion. Depuis les années 1950, le rivage a reculé de 15 à 200 mètres selon les secteurs, d’après les constats relayés par le Bureau de recherches géologiques et minières, le BRGM.

Le phénomène est particulièrement visible sur la côte Ouest. À l’Hermitage, une plage parmi les plus fréquentées de l’île, environ 50 mètres de sable ont disparu en une cinquantaine d’années. Dans les zones les plus fragilisées, le recul a même atteint 18 mètres en seulement trois ans.

Les conséquences ne se limitent pas au paysage. Au nord du port de Saint-Gilles, certaines habitations ont désormais les pieds dans l’eau. Le port de commerce figure aussi parmi les infrastructures les plus exposées, et c’est dans ce secteur que le recul est le plus marqué.

L’aéroport, installé à proximité du littoral, se trouve lui aussi « en première ligne », selon Rémi Belon, chef de projet littoral au BRGM. La plage des Roches Noires, située un peu plus au nord, a presque totalement disparu après le cyclone Garance.

Face à cette pression, il ne suffit donc plus de déplacer quelques volumes de sable. Il faut comprendre pourquoi le cordon dunaire ne joue plus son rôle naturel de rempart souple.

La réponse se trouve dans les plantes endémiques du cordon dunaire

À l’Hermitage, la mairie de Saint-Paul s’appuie sur la revégétalisation du haut de plage. Le principe est simple, mais exigeant : reconstituer progressivement les différentes strates du cordon dunaire avec des espèces végétales adaptées au littoral réunionnais.

Les premières plantes installées sont notamment des lianes appelées patates à Durand. Elles rampent sur le sable, le piègent et peuvent supporter des submersions par la mer. Ce sont des qualités essentielles sur un rivage exposé à la houle, au vent et aux épisodes cycloniques.

Viennent ensuite des arbustes comme le veloutier et le manioc marron. Leurs systèmes racinaires sont adaptés aux contraintes du milieu côtier. Ils aident à stabiliser le sable et à consolider le cordon dunaire, sans le figer comme le ferait un ouvrage minéral.

Cette végétation ne fait pas « reculer » la mer au sens strict. Elle limite plutôt la fuite du sable et amortit une partie des agressions sur la dune. Lorsque les plantes colonisent le haut de plage, leurs tiges ralentissent le vent et leurs racines maintiennent les grains de sable en place.

La restauration vise également un bénéfice écologique plus large. Les végétaux implantés dégagent des odeurs susceptibles d’attirer les tortues. L’espoir est que l’Hermitage redevienne, à terme, un site de ponte, comme avant l’urbanisation. Reste à voir comment cette reconquête végétale est organisée sur le terrain.

Comment la mairie de Saint-Paul restaure le haut de plage

Le projet de restauration de la frange littorale de l’Hermitage est porté par Valérie Mouchard depuis 2012. Les études ont été lancées cette année-là, après l’identification d’une forte dégradation du site.

Voici les principales étapes suivies pour reconstruire un milieu côtier plus résilient.

  1. Observer l’état du site. Il y a environ vingt ans, les signes d’alerte étaient déjà visibles : plage en recul, bois dégradés, filaos fragilisés et fréquentation grandissante.
  2. Réduire les espèces inadaptées. Les filaos ont été éliminés en partie. Considérés localement comme une plante invasive, ils occupaient l’espace des espèces endémiques avec un système racinaire peu adapté à la stabilisation du cordon dunaire.
  3. Respecter les strates naturelles. Les plantations ne sont pas disposées au hasard. Les équipes reconstituent l’organisation progressive du haut de plage, des lianes proches du sable aux arbustes, puis aux arbres.
  4. Planter les espèces endémiques. Les patates à Durand piègent le sable. Le veloutier et le manioc marron renforcent ensuite la stabilité du sol grâce à leurs racines.
  5. Protéger la zone restaurée. Le stationnement automobile au plus près de la plage a contribué à dégrader le site. Réduire le piétinement et la circulation sur le sable permet aux jeunes plants de s’installer.
  6. Entretenir et remplacer. Une plantation littorale demande un suivi. Les végétaux qui ne résistent pas doivent être remplacés et le couvert végétal complété.

Les équipes de la mairie ne travaillent pas seules. Des associations de riverains et des scolaires participent parfois aux plantations. Cette mobilisation est utile, car le succès dépend aussi des usages quotidiens de la plage.

La fréquentation s’est en effet accentuée après la crise requins, lorsque les habitants se sont davantage tournés vers le lagon. Or une dune constamment piétinée ou traversée par des véhicules perd vite sa couverture végétale. L’ampleur des moyens déployés donne la mesure de l’enjeu.

40 espèces plantées, 5 millions d’euros investis et un modèle observé

La restauration de l’Hermitage représente un chantier d’ampleur. Au total, 40 espèces de plantes endémiques de La Réunion ont été installées sur le site.

Élément du programmeDonnée
Espèces endémiques plantées40
Arbustes installés38 000
Arbres installésEnviron 4 000
Budget engagé5 millions d’euros
Investissement supplémentaire prévu cette annéeEnviron 100 000 euros
Nouveaux arbres prévus1 000

Les quelque 100 000 euros supplémentaires doivent servir à planter 1 000 nouveaux arbres. Ils remplaceront ceux qui n’ont pas résisté et densifieront le couvert végétal. Ce complément annuel rappelle qu’un cordon dunaire ne se restaure pas en une seule campagne de plantation.

La méthode a déjà été adaptée ailleurs. Elle a été déclinée sur la plage de Cambaie, confrontée à la fois au recul du trait de côte et à l’envahissement par des plantes invasives. Elle a aussi été mise en œuvre aux Brisants, plus au nord.

L’expérience suscite désormais l’intérêt au-delà de La Réunion. Une délégation mauricienne et une autre venue de Madagascar ont récemment étudié le projet. Des élus polynésiens ont également pris contact, tandis qu’une présentation est prévue à Mayotte.

Cette attention s’explique par la simplicité apparente de la solution. Pourtant, une végétalisation réussie exige des espèces locales, une implantation cohérente et une protection durable des jeunes pousses.

Ce qu’il faut éviter pour ne pas fragiliser davantage les plages

Le premier piège consiste à croire que n’importe quel arbre protège efficacement le littoral. Les filaos peuvent fournir de l’ombre, mais leur présence massive à l’Hermitage a pris la place de la flore endémique. Leur enracinement ne répond pas aux besoins du cordon dunaire restauré.

Le deuxième risque est la pression humaine. Le piétinement répété casse les lianes, compacte le sable et empêche les plants de s’enraciner. Le stationnement des voitures au bord de plage aggrave encore cette destruction.

Enfin, les enrochements ne constituent pas l’unique réponse. La Réunion a aussi recours au déplacement de sable et à la restauration des milieux naturels. Les protections dures peuvent sécuriser localement un équipement, mais elles ne remplacent pas la fonction d’une dune végétalisée.

Le geste le plus utile reste donc concret : respecter les zones plantées et les cheminements aménagés. C’est à cette condition que les racines pourront retenir le sable assez longtemps pour que le littoral retrouve une part de sa capacité de défense.

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— Alexis