L'Ouest

Littoral de La Réunion : ces familles expulsées au nom de la protection du bord de mer

À la Pointe au Sel, à Saint-Leu, il ne reste plus qu’un amas de tôles, de gravats et de laine de verre. Pour la famille Futol, ce terrain face à l’océan était bien davantage qu’une simple parcelle : il portait les souvenirs de plusieurs générations.

La démolition de cette maison ancienne, le 8 juillet, pose une question sensible à La Réunion. Comment protéger durablement le littoral sans effacer l’histoire des familles qui y vivent depuis des décennies ?

À Saint-Leu, le littoral concentre une histoire familiale et foncière complexe

Philippe Futol, 62 ans, traverse aujourd’hui ce qui fut la maison de sa grand-mère. Il désigne l’emplacement des anciennes pièces, dont deux chambres, et ramasse un fragment d’un mur construit à la chaux.

Cette maison modeste dominait l’océan, entourée d’autres habitations du quartier de la Pointe au Sel, sur la côte ouest de La Réunion. La famille y passait ses vacances et ses week-ends. Ces usages familiaux expliquent l’émotion provoquée par la disparition du bâtiment.

La maison avait été construite en 1948, puis rénovée durant les années 1980. Les grands-parents de Philippe Futol y avaient d’abord vécu, à une période où son grand-père travaillait dans les marais salants.

Selon le récit familial, un propriétaire terrien leur aurait donné un petit terrain pour installer une paillote. Après le passage d’un cyclone, celle-ci aurait été emportée. Une case en dur aurait alors été édifiée juste à côté.

Plus récemment, Jean-Louis Futol, le frère de Philippe, âgé de 56 ans, vivait seul dans la maison. Il a quitté les lieux à la demande du Conservatoire du littoral. Mais l’histoire de cette parcelle ne peut se comprendre sans regarder le statut de ces terrains côtiers.

Pourquoi le Conservatoire du littoral intervient sur le site de la Pointe au Sel

Le terrain a autrefois appartenu à la famille Dussac, liée à l’usine sucrière Stella Matutina et au site de la Pointe au Sel. Après plusieurs changements de propriétaires, il a été acquis par le Conservatoire du littoral en 2004.

Le rôle de cet établissement public est d’acheter des espaces naturels littoraux pour les soustraire à une urbanisation progressive. À La Réunion, cette mission s’inscrit dans une réalité très forte : une grande partie de la population s’est historiquement installée sur la frange côtière.

Avec le temps, l’expansion urbaine a réduit les espaces naturels disponibles. Le Conservatoire du littoral cherche donc à préserver les sites considérés comme remarquables, à restaurer les milieux dégradés et à empêcher une artificialisation irréversible des rivages.

Julie Erudel, responsable de l’antenne réunionnaise du Conservatoire du littoral, explique que les terrains de la Pointe au Sel avaient été vendus comme étant libres de toute occupation. La présence de quelques maisons y était néanmoins mentionnée.

L’organisme affirme gérer ces situations progressivement depuis l’acquisition du site. Selon lui, une dizaine d’occupations sans titre ont été résorbées à la Pointe au Sel durant les vingt dernières années, par voie amiable ou contentieuse, dans le cadre de la restauration du secteur.

La protection du paysage et des milieux naturels répond ainsi à un objectif collectif. Reste que les anciennes maisons ne sont pas toutes perçues comme de simples occupations par les familles concernées.

Le cœur du conflit : une occupation ancienne sans titre de propriété reconnu

La maison des Futol a été détruite par les équipes du Conservatoire du littoral le 8 juillet. Pour l’établissement public, le dossier relève d’une occupation sans titre sur un terrain qu’il possède depuis 2004.

La famille, elle, invoque une implantation très ancienne et une transmission de fait entre générations. Philippe Futol décrit une réalité sociale marquée par la modestie des habitants et par des pratiques foncières anciennes, bien différentes des procédures actuelles.

Le point juridique central porte sur la prescription trentenaire. Ce mécanisme peut permettre à une personne qui a occupé un terrain de manière continue pendant plus de trente ans de faire reconnaître un droit de propriété.

Cette reconnaissance peut notamment passer par l’établissement d’un acte notarié. Sur le site de la Pointe au Sel, plusieurs familles ont engagé des démarches dans ce but.

La famille Futol n’a pas obtenu cette reconnaissance. Philippe Futol affirme qu’on lui a toujours indiqué qu’il ne pouvait pas obtenir le document nécessaire. Sans titre formalisé, l’occupation ne bénéficie pas de la même protection qu’une propriété établie.

Le Conservatoire du littoral souligne aussi un principe d’équité : l’occupation d’un terrain public ou géré par un organisme public suppose normalement une autorisation ou une redevance. C’est précisément ce décalage entre mémoire familiale et droit de propriété qui rend l’affaire si douloureuse.

Ce que révèle la destruction de la maison de la famille Futol

La démolition ne concerne pas seulement un bâtiment. Elle met en lumière deux visions du littoral réunionnais qui se croisent parfois difficilement : un espace naturel à préserver et un territoire façonné par des villages, des travailleurs et des familles.

La mairie de Saint-Leu conteste la nécessité de la destruction. Son maire, Karim Juhoor, estime qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu et dénonce une décision qui touche, selon lui, des familles modestes.

L’élu rappelle que la Pointe au Sel est un ancien village de pêcheurs. Dans les années 1940, affirme-t-il, les habitants n’avaient pas besoin d’autorisation comparable à celles exigées aujourd’hui et les règles d’urbanisme n’étaient pas encore structurées de la même manière.

Pour la commune, ce quartier s’est construit avec ses habitants. Son intérêt ne serait donc pas uniquement paysager ou foncier. Il tiendrait aussi à un patrimoine humain, historique et social.

Karim Juhoor affirme par ailleurs que les maisons concernées ne se situent ni en zone rouge, ni dans un secteur exposé à la submersion marine. Il ajoute qu’elles ne présentent pas, selon lui, d’enjeu environnemental particulier, faute d’espèces animales ou végétales protégées dans le secteur.

Ces éléments nourrissent la contestation municipale. Encore faut-il distinguer l’absence de risque immédiat d’un bâtiment et l’objectif global de restauration d’un site littoral.

Préserver le littoral sans ignorer les traces d’un ancien village

Le débat ne porte pas sur l’utilité générale de protéger les côtes réunionnaises. L’érosion, la pression immobilière et la raréfaction des espaces naturels rendent cette mission essentielle, surtout dans une île où le foncier disponible est limité.

Il interroge plutôt la manière de traiter les occupations historiques. Certaines familles ont vécu durablement sur des terrains sans avoir régularisé leur situation. D’autres ont pu tenter une prescription trentenaire, avec des résultats qui varient selon les dossiers.

La situation de la Pointe au Sel montre qu’un document juridique peut décider du maintien ou de la disparition d’une maison. Pourtant, une habitation ancienne peut aussi constituer un témoignage de la vie des travailleurs des marais salants, des pêcheurs et des habitants du littoral ouest.

La mairie de Saint-Leu envisage de porter plainte. Elle souhaite que la maison des Futol soit reconstruite de manière traditionnelle afin de valoriser ce que les ancêtres ont bâti et d’en faire un lieu symbolique.

Une telle perspective placerait la question patrimoniale au centre du dossier. Elle ne supprimerait pas les règles foncières, mais permettrait de discuter du devenir du site autrement que par la seule disparition des constructions.

Les points à ne pas confondre dans ce dossier littoral

Une habitation ancienne n’est pas automatiquement une propriété reconnue. La durée d’occupation peut être un élément déterminant, mais la prescription trentenaire doit faire l’objet d’une démarche et d’une reconnaissance juridique.

À l’inverse, la présence d’une maison ne signifie pas nécessairement qu’elle porte atteinte à une espèce protégée ou qu’elle est exposée à la submersion marine. La mairie de Saint-Leu conteste précisément ces deux aspects dans le cas de la maison détruite.

Il faut aussi distinguer la vente d’un terrain déclaré libre de toute occupation et la présence effective d’habitants ou de constructions anciennes. Cette contradiction apparente se retrouve au cœur du conflit entre le Conservatoire du littoral et les familles concernées.

Pour Philippe Futol et ses proches, l’enjeu reste concret : retrouver la maison de leur enfance et voir leur patrimoine protégé. À la Pointe au Sel, l’avenir du bord de mer dépendra aussi de la place accordée à cette mémoire habitée.

4/5 - (19 votes)

— Alexis