Les pâturages brunissent, les tiges plantées pour la prochaine récolte se dessèchent et chaque journée sans pluie accroît l’inquiétude. En Martinique, le manque d’eau ne se résume pas à des restrictions ou à des réservoirs bas. Il touche directement le revenu, l’alimentation des animaux et la capacité des exploitations à préparer les mois suivants.
Alors que la saison cyclonique devrait normalement apporter des pluies abondantes, les agriculteurs affrontent une période qui bouleverse leurs repères. Derrière les chiffres de la sécheresse, il y a des troupeaux affaiblis, des parcelles impossibles à replanter et une urgence qui gagne toutes les filières.
Une saison des pluies qui n’a pas joué son rôle en Martinique
La Martinique connaît depuis juin une sécheresse exceptionnelle pour la saison. La préfecture a alerté, le 18 août, sur une « situation hydrologique sous grande tension ». Ce constat est particulièrement préoccupant dans une île où l’agriculture dépend étroitement du rythme des précipitations.
La saison cyclonique, commencée en juin, est habituellement associée à des pluies importantes dans les Caraïbes. Or le phénomène climatique El Niño a perturbé cette mécanique sur l’ensemble de l’archipel caribéen. En Martinique comme en Guadeloupe, les mois de juin et juillet n’ont reçu qu’environ la moitié des pluies attendues, selon Emmanuel Cloppet, directeur interrégional de Météo-France aux Antilles et en Guyane.
Le résultat est un manque d’eau généralisé. Quelques journées modérément pluvieuses à la mi-août n’ont pas suffi à réparer plusieurs semaines de déficit. Une pluie ponctuelle humidifie la surface du sol, mais elle ne reconstitue pas forcément les réserves nécessaires aux cultures, aux pâtures et aux réseaux d’eau.
La Martinique a été replacée en alerte sécheresse le 17 juillet, après avoir déjà connu une alerte en mai. Les services de l’État identifient les agriculteurs parmi les professionnels les plus en difficulté. Car une exploitation ne peut pas simplement mettre son activité sur pause en attendant le retour de la pluie.
La Guadeloupe connaît aussi une situation marquante. Son mois de juin a été le deuxième plus sec depuis 1991. Juillet y a été à la fois exceptionnellement sec et le plus chaud enregistré depuis 1995. Ces signaux régionaux expliquent pourquoi la crise agricole martiniquaise dépasse largement une mauvaise semaine météorologique.
Ce que les agriculteurs vivent quand chaque parcelle manque d’eau
La première conséquence est visible dans les champs. Les cultivateurs subissent une baisse des rendements et parfois des pertes de récolte. Sans humidité suffisante, les plantes lèvent mal, se développent moins et deviennent plus vulnérables. Pour les exploitants, cela signifie moins de produits à vendre et des dépenses engagées qui ne seront pas récupérées.
Mais la sécheresse atteint aussi les élevages, avec une brutalité particulière. Lorsque l’herbe ne pousse plus dans les pâturages, les bovins manquent de fourrage. Les éleveurs doivent alors acheter davantage d’aliments, chercher des solutions de remplacement et surveiller des animaux affaiblis.
José Maurice, président de la chambre d’agriculture de la Martinique et lui-même responsable d’une exploitation maraîchère et d’élevage dans le centre de l’île, décrit une situation globalement catastrophique. Selon lui, le déficit hydrique pénalise l’ensemble de la profession, quelle que soit la production concernée.
Les éleveurs font face à une double pression : la hausse du coût de l’alimentation animale et la raréfaction du fourrage local. Cette dernière est particulièrement difficile à compenser sur une île, où les possibilités d’approvisionnement et de transport peuvent peser lourd dans le coût final des rations.
Le problème ne s’arrête donc pas à la plante desséchée ou au pâturage jauni. Une récolte perdue se répercute sur la trésorerie. Un animal mal nourri peut compromettre tout l’équilibre d’un élevage. Et une parcelle non replantée crée déjà un retard pour la campagne suivante. Les chiffres relevés dans les filières donnent la mesure de cette fragilité.
Élevage bovin et canne à sucre : les dégâts déjà constatés
Les élevages bovins ont payé un tribut particulièrement lourd. André Prosper, président de la Coopérative des éleveurs bovins de la Martinique, la Codem, fait état de plus de 25 % de mortalité supplémentaire par rapport à 2025. Les animaux meurent de faim sur des pâturages où l’herbe ne pousse plus.
La Codem regroupe des exploitations comptant 6 000 bovins. Parmi eux, plus de 1 000 têtes de bétail sont en grande difficulté, selon José Maurice. Ces animaux ont besoin d’eau, de fourrage et d’une alimentation adaptée chaque jour. Quand les ressources locales se tarissent, l’éleveur doit agir immédiatement.
| Filière agricole | Conséquence observée | Éléments chiffrés |
|---|---|---|
| Élevage bovin | Pâturages sans herbe, manque de nourriture et mortalité accrue | Plus de 25 % de mortalité en plus par rapport à 2025 |
| Élevage bovin affilié à la Codem | Animaux en situation critique | Plus de 1 000 bovins sur 6 000 |
| Canne à sucre | Retard de replantation et tiges desséchées | Perte d’environ 40 000 tonnes en 2025 |
La canne à sucre offre elle aussi des paysages préoccupants. Depuis la fin de la récolte en juin, les planteurs n’ont pas pu replanter leurs parcelles. Les tiges prévues pour cette opération se sont desséchées faute d’eau, explique Justin Céraline, président de l’Union des producteurs de canne.
Cette filière accuse désormais un retard considérable avant la prochaine saison. L’inquiétude est d’autant plus forte que la Martinique avait déjà subi une sécheresse en 2025. Celle-ci avait entraîné une perte d’environ 40 000 tonnes de canne lors de la récolte du début d’année, soit 20 % du volume.
Face à ces dégâts, il faut à la fois répondre à l’urgence alimentaire des troupeaux et limiter les retards de production. Des solutions de solidarité ont déjà été activées, mais elles ne remplacent pas l’eau attendue sur les terres.
Comment les filières tentent de tenir pendant la crise
Les producteurs attendent une reconnaissance de calamité agricole. Bertrand Hateau, directeur adjoint du service alimentation à la direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt, indique que ce travail est en cours. Cette procédure est essentielle pour les exploitants touchés, mais elle ne répond pas instantanément aux besoins quotidiens.
En attendant une éventuelle indemnisation, des actions ponctuelles de solidarité entre filières ont été mises en place. L’exemple le plus concret vient de la banane. Des producteurs bananiers ont livré aux éleveurs plus de 20 mètres cubes de fruits non commercialisables.
Ces bananes, écartées des circuits de vente, deviennent une ressource alimentaire d’appoint pour le bétail. Le geste ne résout pas la pénurie de fourrage, mais il permet de soutenir les animaux les plus exposés et de limiter le gaspillage d’une production qui ne pouvait être commercialisée.
- Identifier les besoins urgents des élevages, notamment les animaux les plus fragiles et les exploitations dont les pâturages ne produisent plus.
- Mobiliser les ressources disponibles entre filières, comme les fruits non commercialisables apportés par les producteurs de bananes.
- Documenter les pertes de récoltes, les difficultés de replantation, le coût des aliments et l’état des troupeaux pour étayer les demandes de soutien.
- Préparer l’après-crise en réfléchissant au stockage du fourrage et à une organisation plus résistante aux périodes sèches.
Une rencontre devait se tenir le 25 août entre le préfet de la Martinique, Étienne Desplanques, et les représentants des filières agricoles pour établir un nouveau point de situation. Les demandes sont nombreuses, car les pertes déjà visibles risquent de se prolonger bien après le retour des premières pluies.
Cette organisation d’urgence révèle une réalité souvent méconnue : l’agriculture fonctionne en cycles. Lorsque la sécheresse bloque une plantation ou épuise un troupeau, le retard peut se transmettre à la saison suivante.
Stocker l’herbe : une adaptation devenue indispensable
Pour José Maurice, la sortie de crise devra aller au-delà des aides immédiates. Après l’urgence, les exploitations devront réfléchir à la manière de stocker de l’herbe chaque année afin de constituer des réserves pour le bétail. Le fourrage ne peut plus être considéré comme une ressource assurée au fil des saisons.
Cette logique suppose d’anticiper les périodes où les pâturages sont productifs. L’herbe peut alors être conservée sous forme de foin ou d’ensilage, selon les pratiques et les équipements disponibles. L’objectif n’est pas d’éliminer le risque climatique, mais de disposer d’une marge lorsque les précipitations tardent.
L’adaptation concerne aussi les cultures végétales. Pour la canne à sucre, l’impossibilité de replanter après la récolte de juin entraîne un décalage qui pèse sur la future campagne. La gestion de l’eau, le calendrier de plantation et la capacité à préserver du matériel végétal deviennent donc des enjeux déterminants.
Les sécheresses devraient s’intensifier aux Antilles sous l’effet du dérèglement climatique, selon Météo-France. Emmanuel Cloppet estime que ce qui est observé en 2026 préfigure les décennies à venir, avec une baisse des précipitations annuelles et une arrivée plus tardive de la saison des pluies.
Cette perspective transforme une crise conjoncturelle en question structurelle. Il ne s’agit plus seulement de sauver la prochaine récolte, mais de maintenir durablement des élevages, du maraîchage et une production de canne capables de résister à des saisons plus irrégulières.
Les erreurs à éviter face à une sécheresse agricole prolongée
La première erreur serait de croire que quelques averses modérées suffisent à mettre fin à la crise. Après un long déficit, les sols, les pâturages et les cultures ont besoin de pluies régulières pour retrouver un fonctionnement normal. Les effets du manque d’eau peuvent donc persister malgré un épisode pluvieux.
Il serait aussi trompeur de limiter le sujet à l’irrigation. L’élevage dépend de l’eau, mais aussi de l’herbe et du fourrage. Quand les pâturages cessent de produire, la question devient alimentaire, sanitaire et économique à la fois.
Enfin, attendre la catastrophe pour chercher des réserves expose davantage les exploitations. Le stockage annuel d’herbe, évoqué par les professionnels, constitue une piste concrète. Dans un climat plus sec et plus imprévisible, la préparation doit commencer pendant les périodes favorables.
En Martinique, les bananes données aux éleveurs illustrent la solidarité nécessaire dans l’immédiat. Mais la réponse durable reposera sur des réserves de fourrage, des filières accompagnées et une gestion de l’eau adaptée à des pluies plus tardives.
Chaque parcelle replantée, chaque pâturage préservé et chaque stock préparé avant la prochaine sécheresse peut désormais compter.
— Alexis




