Depuis plusieurs jours, leur nom circule sur les routes, dans les entreprises et au cœur des discussions en Guadeloupe. Derrière les barrages et les mots d’ordre, une même question revient : qui parle réellement au nom de ce collectif qui refuse les étiquettes habituelles ?
Ni parti politique, ni syndicat unique, ni organisation dirigée par une figure centrale, « Nou Las Palé » rassemble des profils qui ne se côtoient pas toujours. Cette diversité fait sa force, mais elle nourrit aussi les interrogations sur sa représentation et sa capacité à porter une parole commune.
Pourquoi « Nou Las Palé » occupe une place singulière dans le mouvement
Le collectif « Nou Las Palé » s’est imposé dans l’actualité guadeloupéenne à partir du 14 octobre 2026. À son appel, des barrages ont été installés sur les routes de plusieurs communes de l’archipel. Le mouvement a eu des conséquences directes sur la circulation et l’activité économique.
La zone de Jarry, pôle majeur pour les entreprises, la logistique et le commerce, a notamment été touchée par cette paralysie. Lorsque les axes routiers sont bloqués, les salariés, les fournisseurs, les artisans et les commerçants rencontrent rapidement des difficultés concrètes. C’est aussi ce qui donne à cette mobilisation une portée dépassant les seuls membres du collectif.
La particularité de « Nou Las Palé » réside dans sa forme. Le collectif affirme réunir au moins vingt-cinq mouvements, groupes, syndicats ou associations. Cette coalition rassemble à la fois des représentants du patronat, des très petites entreprises, du secteur agricole, de la pêche, des associations familiales et des collectifs militants.
Une telle composition sort des schémas habituels du dialogue social. Elle réunit des intérêts parfois convergents, parfois plus difficiles à concilier. C’est précisément cette mosaïque de voix qu’il faut regarder de près pour comprendre ce que porte le mouvement.
Les visages connus d’une coalition sans chef désigné
« Nou Las Palé » ne possède pas de leader officiellement désigné. Plusieurs personnalités prennent néanmoins la parole ou sont présentées comme parlant au nom du collectif. Cette absence de direction unique traduit une volonté de fonctionnement collectif, mais elle rend aussi son organisation moins lisible pour le public.
Dans le monde professionnel, Samuel Damo est l’une des figures les plus visibles. Chef d’entreprise, il préside la Fédération des métiers de l’événementiel et de la communication. À ses côtés figurent José Gaddarkhan, président de la Fédération régionale du BTP de Guadeloupe, et Alan Nagam, président de la Fédération des Très Petites Entreprises de Guadeloupe.
Le collectif compte également Fabien Grapin, présenté comme représentant des très petites entreprises, ainsi que Dominique Virassamy pour le SNEG. Leur présence place les préoccupations des employeurs, des indépendants et des petites structures au cœur de la mobilisation.
Le secteur primaire est aussi représenté. Alex Bandou porte la voix de l’Union des producteurs de Guadeloupe, l’UPG. Du côté de la mer, l’intersyndicale des marins-pêcheurs rassemble Jean-Daniel Barvaut, Thierry Hatil et Jean-Michel Landres.
Cette diversité ne s’arrête pas aux acteurs économiques. Elle se prolonge dans les associations et les mouvements citoyens, ce qui explique la portée plus large des revendications affichées.
Associations, défense citoyenne et mouvements militants : l’autre composante
Le collectif réunit également des organisations engagées sur les questions sociales, familiales ou citoyennes. Huguette Sourou est associée au Collectif Justice pour tous. Alain Lascary, président de l’Union départementale de la Confédération syndicale des familles de Guadeloupe, la CSF, est lui aussi présenté comme membre de « Nou Las Palé ».
Hubert Quiaba intervient comme porte-parole du collectif de défense mobile LCDM. Le mouvement cite aussi Ludovic Tolassy pour Moun Gwadloup, ainsi que Rudy Teissier, membre du collectif.
Cette présence associative modifie la nature même du rassemblement. Il ne s’agit pas seulement d’une mobilisation patronale ou d’une revendication sectorielle. Les sujets évoqués concernent la vie quotidienne, les services essentiels et la capacité des petites entreprises à continuer leur activité.
La coalition repose donc sur des sensibilités très différentes. Elle rassemble des responsables de fédérations, des producteurs, des pêcheurs, des militants et des représentants familiaux. Mais une coalition aussi large doit encore démontrer qu’elle peut faire tenir ces intérêts divers autour de priorités communes.
Trois revendications au centre du mouvement
Les demandes de « Nou Las Palé » sont formulées autour de trois revendications principales. Elles sont simples à énoncer, mais elles touchent à des enjeux particulièrement sensibles pour les habitants et l’économie de la Guadeloupe.
- Un prix du gazole fixé à 1,70 euro.
- Une eau disponible de manière continue.
- La survie des entreprises.
Le prix du carburant concerne directement les déplacements, le transport de marchandises, les artisans, les pêcheurs et les professionnels dépendants d’un véhicule. Pour les marins-pêcheurs comme pour de nombreuses très petites entreprises, le gazole représente une dépense qui pèse sur l’équilibre de l’activité.
L’accès continu à l’eau constitue, lui, une revendication qui dépasse les statuts professionnels. Il touche les foyers, les commerces, les établissements accueillant du public et les producteurs. Une distribution irrégulière complique l’organisation quotidienne et fragilise les activités nécessitant une ressource disponible sans interruption.
Enfin, la question de la survie des entreprises relie les fédérations patronales, le BTP, l’événementiel, les commerçants et les petites structures. C’est l’un des points de rencontre entre les composantes du collectif. Mais ces demandes populaires ne suffisent pas, à elles seules, à effacer toutes les réserves sur la cohérence du rassemblement.
Comment comprendre les tensions autour de sa représentativité
Le préfet ne reconnaît pas à « Nou Las Palé » de légitimité représentative. Cette position demeure malgré les réactions d’élus et de mouvements politiques appelant à ce que le collectif soit reçu. Le désaccord porte donc autant sur les revendications que sur l’interlocuteur considéré comme valable pour négocier.
Cette situation est liée à la structure même du mouvement. Sans dirigeant attitré, sans statut de parti et sans bannière syndicale unique, le collectif échappe aux cadres habituels de la représentation. Ses membres revendiquent une parole plurielle, tandis que les autorités peuvent demander une délégation clairement identifiée.
Un autre reproche existe dans le débat public : certaines de ses figures les plus visibles seraient présentes avant tout pour défendre leurs propres causes. Cette critique accompagne souvent les coalitions très larges. Elle ne signifie pas que les demandes sont sans portée collective, mais elle interroge la capacité à parler d’une seule voix.
Le collectif a par ailleurs condamné les violences du week-end précédent. Il a néanmoins averti la population d’un possible durcissement du mouvement. Entre condamnation des violences et maintien de la pression, l’équilibre est délicat.
Ce qu’il faut éviter de conclure trop vite
Il serait réducteur de présenter « Nou Las Palé » comme un bloc parfaitement homogène. Ses membres viennent de secteurs aux contraintes différentes : BTP, événementiel, commerce, agriculture, pêche, associations familiales et collectifs militants. Leurs intérêts peuvent se rejoindre sur le coût de la vie et l’eau, sans être identiques sur tous les sujets.
Il faut aussi éviter d’assimiler l’absence de chef officiel à une absence totale de porte-parole. Plusieurs personnes sont identifiées publiquement, mais aucune n’est annoncée comme responsable unique. Cette nuance est essentielle pour comprendre les discussions sur la représentativité.
Enfin, la composition du mouvement semble évoluer. Depuis la rencontre du vélodrome du 1er octobre, plusieurs têtes d’affiche se font plus discrètes. Certaines pourraient même ne plus faire partie du collectif.
« Nou Las Palé » reste donc un rassemblement mouvant, porté par des revendications très concrètes et des visages multiples. Sa capacité à durer dépendra de son aptitude à maintenir une parole commune sans effacer les réalités de chaque composante.
— Alexis




