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Martinique : face au vieillissement de la population, la chambre régionale des comptes lance une alerte inquiétante

Le vieillissement démographique transforme déjà la Martinique, bien plus vite que les infrastructures et les services publics ne s’y adaptent. Derrière les chiffres se dessine une inquiétude concrète pour les personnes âgées, leurs familles et les professionnels du soin. La chambre régionale des comptes estime que l’île n’est pas préparée à absorber le choc qui s’annonce.

Le problème ne concerne pas seulement les prochaines décennies. Il se pose dès aujourd’hui, entre manque de places, pauvreté élevée et fragilité financière des établissements. Reste à mesurer l’ampleur exacte de cette alerte.

Une transition démographique qui devient un enjeu économique majeur

La Martinique comptait 364 348 habitants en 2025, dont 125 000 personnes âgées de plus de 60 ans. Aujourd’hui, 35 % des Martiniquais ont plus de 65 ans. Ces données placent l’accompagnement du grand âge au centre des priorités sociales du territoire.

Le vieillissement ne se résume pas à une hausse du nombre de retraités. Il implique davantage de besoins en aide à domicile, en soins infirmiers, en prévention de la perte d’autonomie et en hébergement médicalisé. Il augmente aussi la pression sur les proches aidants, souvent confrontés à des démarches complexes.

La chambre régionale des comptes souligne que ce secteur représente un poids économique considérable. Les services autonomie à domicile, appelés SAD, et les services de soins infirmiers à domicile, ou SSIAD, pourraient atteindre jusqu’à 2 milliards d’euros.

La comparaison donne une idée de l’enjeu : le tourisme a généré 595 millions d’euros en 2024. Le grand âge apparaît donc comme un secteur structurant pour l’économie martiniquaise, mais aussi comme une dépense publique et familiale difficile à maîtriser.

Face à cette réalité, la question n’est plus de savoir si la Martinique va vieillir. Elle doit surtout déterminer comment garantir un accompagnement digne, accessible et durable aux personnes dépendantes.

Le constat de la chambre régionale des comptes : l’offre ne suit pas les besoins

La réponse de la chambre régionale des comptes est claire : la Martinique n’est pas suffisamment préparée. L’île privilégie traditionnellement le maintien à domicile, avec un recours supérieur à celui observé dans l’Hexagone.

Cette préférence correspond souvent au souhait des personnes âgées, attachées à leur logement, leur quartier et leur entourage. Le maintien à domicile peut également retarder une entrée en établissement, lorsque les aides humaines, les soins et l’adaptation du logement sont réellement disponibles.

Mais ce modèle est aujourd’hui en recul. Lorsque la dépendance s’aggrave, qu’un aidant s’épuise ou que les soins deviennent trop lourds, l’entrée en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, ou Ehpad, peut devenir nécessaire.

Or l’offre est insuffisante. La Martinique dispose de 1 990 places en Ehpad, soit 16,6 places pour 1 000 personnes de plus de 60 ans. Dans l’Hexagone, la moyenne atteint 39,3 places pour 1 000 personnes âgées de plus de 60 ans.

IndicateurMartiniqueHexagone
Places en Ehpad1 990Non précisé
Places pour 1 000 personnes de plus de 60 ans16,639,3
Personnes de plus de 75 ans sous le seuil de pauvreté en 202032 %10 %
Résidents bénéficiant de l’aide sociale à l’hébergement84 %14,8 %

Le schéma de l’autonomie 2018-2023, document stratégique élaboré par la Collectivité territoriale de Martinique, la CTM, et l’Agence régionale de santé, l’ARS, prévoyait pourtant 5 000 places supplémentaires à l’horizon 2028. L’écart entre cet objectif et les capacités actuelles est considérable.

La juridiction financière demande donc à la collectivité de prendre pleinement en charge l’hébergement des personnes âgées dépendantes. Mais ouvrir des places ne suffira pas si les habitants ne peuvent pas en assumer le coût.

La pauvreté des seniors complique fortement l’accès à l’hébergement

En Martinique, l’entrée en Ehpad se heurte à une difficulté majeure : le financement. En 2020, 32 % des personnes âgées de plus de 75 ans vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 10 % dans l’Hexagone.

Ce niveau de précarité pèse directement sur les familles. Lorsqu’une personne âgée ne dispose pas de revenus suffisants pour financer son séjour, l’aide sociale à l’hébergement, ou ASH, devient essentielle.

Le recours à cette aide est particulièrement massif sur l’île. 84 % des résidents concernés en Martinique bénéficient de l’ASH, alors que cette proportion est de 14,8 % dans l’Hexagone. Cette différence illustre la faiblesse des ressources de nombreux résidents et de leurs proches.

La situation crée un cercle délicat. Les Ehpad doivent proposer des soins, une présence quotidienne et un accompagnement médico-social de qualité. En même temps, leurs résidents dépendent largement de financements publics, dans un contexte où les équilibres économiques restent fragiles.

Les démarches administratives devraient aussi être simplifiées. Les services publics départementaux de l’autonomie, ou SPDA, ont été créés en 2025 pour faciliter l’accès aux droits, aux soins et aux informations pour les personnes âgées.

Pourtant, ces SPDA ne sont toujours pas installés en Martinique. Ce retard laisse les seniors et les aidants sans le guichet coordonné qui devait rendre les parcours moins difficiles. La question de l’offre d’hébergement rejoint donc celle de l’organisation publique.

Dans les Ehpad, une prise en charge appréciée mais économiquement fragile

La chambre régionale des comptes a contrôlé huit Ehpad pendant le dernier trimestre 2025 et le premier semestre 2026. Cela représente 35 % des 25 établissements présents en Martinique.

Le bilan sur l’accompagnement des résidents est plutôt rassurant. La qualité de la prise en charge est considérée comme satisfaisante, avec un ratio de personnel médico-soignant par résident supérieur à la moyenne nationale.

Ce point compte particulièrement pour les personnes en perte d’autonomie. Les équipes médico-soignantes assurent les soins, surveillent l’état de santé, accompagnent les gestes du quotidien et contribuent à préserver le lien social dans l’établissement.

Mais cette qualité a un coût. Elle se traduit notamment par une hausse des tarifs journaliers, alors même que de nombreux résidents ont besoin de l’aide sociale à l’hébergement pour payer leur séjour.

La fragilité est surtout financière. Tous les Ehpad contrôlés sont déficitaires. La chambre régionale des comptes décrit des équilibres économiques instables, voire menacés, qui peuvent à terme compromettre la continuité ou la qualité des services.

Les familles restent néanmoins majoritairement satisfaites. Selon l’enquête menée auprès d’elles, 80 % déclarent être satisfaites de la prise en charge de leur proche. Ce résultat positif ne doit pas masquer les difficultés structurelles qui pèsent sur les établissements.

Préserver cette satisfaction suppose désormais de consolider les financements, les effectifs et le suivi de la qualité. Or plusieurs pratiques de contrôle doivent encore progresser.

Une culture de l’évaluation et du signalement à renforcer

La chambre régionale des comptes ne pointe pas seulement les capacités d’accueil ou les budgets. Elle relève également des lacunes dans le suivi de la qualité des soins et de l’accompagnement au sein des établissements et services sociaux et médico-sociaux, les ESSMS.

Les Ehpad doivent mieux transmettre les événements indésirables graves, ou EIG, ainsi que les événements indésirables graves associés aux soins, appelés EIGS. Ces signalements permettent aux autorités de comprendre les incidents, d’en évaluer les causes et de prévenir leur répétition.

Selon le rapport, à de rares exceptions près, les ESSMS ne transmettent pas formellement les EIG et les EIGS aux autorités de tarification et de contrôle, les ATC. Sans remontées structurées, le recueil des incidents perd une grande partie de son efficacité.

Les conseils de la vie sociale doivent aussi être davantage associés aux décisions. Ces instances donnent une place aux résidents et à leurs familles dans la vie de l’Ehpad, notamment sur l’organisation quotidienne, les activités et les conditions d’accueil.

  • Formaliser le signalement des EIG et des EIGS auprès des autorités compétentes.
  • Renforcer l’évaluation des pratiques de soin et d’accompagnement.
  • Associer davantage les conseils de la vie sociale aux décisions des établissements.
  • Développer une culture commune de la qualité dans les structures médico-sociales.

Ces améliorations ne remplacent pas les places manquantes ni les financements nécessaires. Elles peuvent toutefois éviter que la pression démographique n’entraîne une dégradation silencieuse de l’accompagnement.

Ce qu’il faut retenir pour les années à venir

La Martinique doit avancer sur plusieurs fronts à la fois : augmenter les solutions d’hébergement, soutenir le maintien à domicile, mettre en place les SPDA et sécuriser le modèle financier des Ehpad. L’enjeu est d’autant plus urgent que la pauvreté touche une part élevée des personnes âgées.

La satisfaction exprimée par 80 % des familles montre que les professionnels assurent déjà un accompagnement reconnu. Préserver cette qualité exigera désormais une réponse publique à la hauteur du vieillissement de l’île.

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— Alexis