Des foules compactes, des présidents en visite, des grévistes déterminés, des artistes de passage et des instants de sport restés dans les mémoires. Pendant six décennies, un regard a fixé ces scènes sans savoir, au moment du déclenchement, qu’elles deviendraient des archives.
Pour la première fois, cette matière photographique raconte au public une Martinique en mouvement. Derrière chaque image se dessinent aussi les réflexes d’un photoreporter qui devait parfois se battre pour conserver sa place.
Une exposition pour regarder l’histoire martiniquaise au plus près
Les Archives territoriales de Martinique accueillent une collection exceptionnelle, constituée tout au long de la carrière de Fernand Bibas. Né à Fort-de-France en 1938, le photographe a rejoint le quotidien France-Antilles en 1964 et y a travaillé plus de quarante ans.
Son parcours couvre une période décisive de l’histoire contemporaine de l’île. Il a photographié la Martinique, mais aussi la Caraïbe, jusqu’à son départ à la retraite de France-Antilles en 2008. À travers ses clichés, les événements politiques, sociaux, sportifs et culturels ne semblent plus lointains.
La force de ces images tient à leur immédiateté. Elles étaient d’abord réalisées pour informer les lecteurs d’un journal papier, souvent dès le lendemain. À cette époque, ni France-Antilles numérique ni les réseaux sociaux ne permettaient de diffuser instantanément les photographies.
Fernand Bibas est considéré comme le premier photographe professionnel de presse en Martinique. Il est aussi le neveu de Léon-Gontran Damas, poète guyanais et cofondateur du mouvement de la négritude. Mais l’exposition révèle surtout une œuvre de terrain, attentive aux faits comme aux visages. Et certaines scènes résument à elles seules la tension d’une époque.
Le regard de Fernand Bibas, témoin des événements majeurs
Parmi les photographies marquantes figure celle de la signature du protocole mettant fin à un mouvement social de 38 jours en 2009. Ce jour-là, tous les médias se retrouvent à la préfecture. Les appareils sont braqués vers le document que les responsables syndicaux doivent parapher.
Fernand Bibas a saisi la concentration et la crispation autour de la table. Il se souvenait qu’il fallait pratiquement se coller au mobilier pour éviter qu’un autre journaliste ne prenne sa position. La photographie ne montre donc pas seulement un accord. Elle raconte aussi la compétition silencieuse entre reporters, dans un espace saturé d’objectifs.
Une autre image, réalisée en noir et blanc en 1978, évoque une grève dans le secteur de la banane. Devant la préfecture de Fort-de-France, des agriculteurs déversent des bananes tout au long de la route pour exprimer leur colère. Cette scène spectaculaire avait alors fait la Une des journaux.
Ces clichés donnent une place centrale aux mouvements sociaux et au monde agricole martiniquais. Ils montrent des événements souvent connus par les récits, mais rarement perçus dans leurs détails visuels. Une route recouverte de bananes ou une table encerclée de journalistes deviennent ainsi des fragments très concrets de mémoire collective.
La collection ne se limite pourtant pas aux crises. Elle suit également les grands rendez-vous institutionnels et les personnalités qui ont marqué l’île. C’est là que l’ampleur du travail de Fernand Bibas apparaît pleinement.
Des présidents français aux grandes figures de la Martinique
Fernand Bibas commence à travailler à France-Antilles l’année même où le général Charles de Gaulle, alors président de la République française, effectue une visite officielle en Martinique. Il photographie le chef de l’État sur la descente des marches du lycée de jeunes filles, établissement aujourd’hui devenu le lycée de Bellevue.
Au fil de sa carrière, il couvre toutes les visites officielles de présidents français en Martinique. En 1991, il se rend à l’Habitation Clément pour le sommet franco-américain réunissant François Mitterrand et George Bush senior, président des États-Unis.
En 2002, Jacques Chirac se rend à la mairie de Fort-de-France afin de rencontrer Aimé Césaire. Fernand Bibas est la personne qui a le plus photographié le poète et homme politique martiniquais. Cette proximité professionnelle constitue aujourd’hui une source visuelle majeure pour comprendre l’image publique de Césaire.
Le photographe immortalise aussi François Hollande, accompagné de Serge Letchimy. Même après sa retraite, son appareil reste actif. Il photographie ainsi Emmanuel Macron lors de sa venue en Martinique.
Son travail dépasse les seules relations entre Paris et Fort-de-France. En 1976, ses photographies font la Une d’une édition spéciale de France-Antilles consacrée à la visite de Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal. Ces rencontres politiques ouvrent naturellement sur une autre partie vibrante de ses archives, faite de musique et de grands spectacles.
Musique, football et visages populaires : une archive vivante
Fernand Bibas a aussi photographié les artistes internationaux et martiniquais ayant marqué la vie culturelle de l’île. En 1975, Tina Turner et Ike Turner donnent un concert au hall des sports du stade Louis-Achille. Leurs images rappellent que la Martinique était déjà une étape importante pour des vedettes de renommée mondiale.
Une autre photographie montre un jeune Tony Chasseur interviewant Marius Cultier, pianiste majeur de la Martinique. La scène réunit deux figures de la musique antillaise, à des moments différents de leurs parcours.
Passionné de football, Fernand Bibas est également présent en 1971 lorsque le « Roi » Pelé passe en Martinique. Pour un photoreporter sportif, saisir une telle visite représente un document rare, au croisement de l’histoire mondiale du football et de la mémoire locale.
Ces images ne fonctionnent pas seulement grâce aux célébrités qu’elles montrent. Elles documentent les lieux, les vêtements, les publics et l’énergie des rassemblements. Elles font revivre une Martinique de concerts, de stades, d’interviews et de rencontres inattendues. Mais pour produire ces archives, il fallait aussi maîtriser des outils aujourd’hui devenus historiques.
Comment les Archives territoriales préservent le fonds Bibas
Le Nikon argentique, également appelé appareil analogique, était l’outil favori de Fernand Bibas. Ses boîtiers et ses rouleaux de pellicules figurent dans l’exposition. Ils rappellent le temps de la prise de vue sans écran de contrôle, lorsque le résultat ne se révélait qu’après le développement du film.
Le photographe a ensuite connu le confort du numérique. Cette évolution lui permettait de vérifier immédiatement si son image était réussie. Entre négatifs, tirages papier, fichiers et disques durs, son œuvre traverse donc plusieurs générations de techniques photographiques.
Fernand Bibas a fait don de ses images aux Archives territoriales de Martinique parce qu’elles enregistrent des moments-clés de l’histoire récente de l’île. Le fonds reçu est considérable :
| Élément transmis | Volume connu |
|---|---|
| Fichiers numériques | Plus de 7 000 |
| Tirages papier | 6 000 |
| Négatifs | Nombre non encore répertorié |
| Supports complémentaires | Des disques durs apportés récemment |
Les archives ont reçu des documents apportés sans classement initial. Elles ont donc créé une collection Bibas à son nom. Une convention doit être signée avec Fernand Bibas et sa famille. La sélection exposée s’appuie sur les thèmes que le photographe affectionne le plus. Reste à comprendre pourquoi ce travail de classement est aussi essentiel.
Ce qu’il faut éviter face à une archive photographique
Il serait réducteur de voir ces clichés comme de simples illustrations d’anciens articles. Une photographie de presse contient souvent bien davantage que son sujet principal. Les personnes à l’arrière-plan, les bâtiments, les pancartes, les dispositifs de sécurité ou le matériel journalistique deviennent, avec le temps, de précieux indices.
Il ne faut pas non plus confondre support et image. Un négatif, un tirage papier, un fichier numérique et un disque dur demandent des méthodes de conservation différentes. Le fait que les négatifs du fonds ne soient pas encore inventoriés montre l’ampleur du travail restant.
Cette exposition s’inscrit dans un paysage médiatique et culturel toujours actif. L’édition de France-Antilles du dimanche 27 septembre 2026 évoque aussi l’arrivée de la série policière Saint-Pierre sur Netflix au Canada le 1er octobre 2026, ainsi que les 50 ans de France-Guyane, créé en 1976.
Regarder les photographies de Fernand Bibas, c’est donc apprendre à ralentir devant une image et à y chercher ce qu’elle transmet au-delà de l’instant. Chaque cliché conservé aux Archives territoriales prolonge désormais la mémoire de ceux qui l’ont vécu.
— Alexis




