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Habitation Belleville : ce que révèle une plongée dans près de 350 ans d’histoire enfouie

À Trois-Rivières, derrière la végétation et les murs longtemps silencieux, un site ancien s’apprête à livrer une part essentielle de l’histoire guadeloupéenne. Ici, l’eau, la canne, le manioc, le café et le rhum ont façonné le paysage autant que les vies humaines. Pendant trois jours seulement, le public pourra pénétrer dans ce lieu resté méconnu pendant des décennies.

Pourquoi l’Habitation Belleville est bien plus qu’une ancienne sucrerie

L’Habitation Belleville se situe à quelques centaines de mètres du collège des Roches Gravées, à Trois-Rivières, en Guadeloupe. Aussi appelée habitation Pautrizel, elle constitue l’une des plus anciennes sucreries de l’archipel.

Son intérêt ne tient pas à un unique bâtiment. Le domaine rassemble les vestiges d’un moulin, d’une sucrerie, d’une distillerie, d’un hangar et de cases de travailleurs. Il conserve aussi un remarquable système hydraulique avec un canal et un aqueduc.

Ce paysage industriel permet de suivre près de 350 ans de mutations économiques. L’exploitation a produit du sucre, de la guildive, du café et du manioc. Elle s’est ensuite tournée vers le rhum, avant de devenir principalement une bananeraie.

Mais Belleville ne raconte pas seulement l’évolution des cultures et des techniques. L’habitation porte aussi la mémoire de l’esclavage, de la Révolution, des destructions de 1802 et de la reconstruction du domaine. C’est précisément cette histoire complexe que la restauration veut désormais rendre lisible aux visiteurs.

Les ruines ne sont donc pas de simples traces pittoresques. Elles montrent comment un territoire a été organisé pour produire, transporter l’eau et transformer des récoltes. Reste à comprendre comment tout a commencé.

La réponse se trouve dans une habitation créée autour de 1680

L’Habitation Belleville est créée vers 1680 par Cardin Loysel, une personnalité proche des milieux sucriers de Guadeloupe. Il y établit une petite sucrerie, à une époque où la canne structure déjà largement l’économie coloniale de l’île.

Son installation correspond à ce qui sera ensuite nommé le modèle du « type Père Labat ». La sucrerie de Belleville dispose de quatre chaudières. C’est moins que les cinq ou six chaudières des exploitations les plus importantes, mais l’équipement suffit à faire du site un outil de production organisé.

Le détail le plus révélateur est ailleurs : l’énergie vient de l’eau. Un canal conduit l’eau de Dolé et de la rivière de Grande-Anse jusqu’au moulin. Les cannes y sont broyées afin d’en extraire le vesou, le jus de canne utilisé pour fabriquer le sucre et, plus tard, des alcools.

Une pierre datée de 1703, encore visible à la base de la masse-canal, atteste l’ancienneté de cet aménagement hydraulique. Elle rappelle que le canal n’était pas un élément secondaire. Sans son débit, le moulin ne pouvait entraîner les mécanismes nécessaires au broyage.

L’habitation ne dépendait pas exclusivement de la canne. Elle produit du sucre et de la guildive, terme alors employé pour désigner le rhum. Dès les années 1720, du café est aussi cultivé sur les hauteurs. Avant la Révolution, Belleville possède enfin une importante manioquerie équipée de neuf râpes à manioc, elles aussi entraînées par la force hydraulique.

Cette diversité explique la richesse archéologique du site. Elle impose aussi de regarder en face les conditions humaines qui ont rendu cette production possible.

Une histoire industrielle indissociable de l’esclavage et des bouleversements révolutionnaires

À Belleville, comme dans les autres habitations coloniales de Guadeloupe, les travaux agricoles et les activités de transformation reposent sur des hommes et des femmes réduits en esclavage. L’atelier assure la culture, l’entretien des installations et la production du sucre, du manioc ou de la guildive.

La Révolution française modifie profondément la situation du domaine. Après la première abolition de l’esclavage en 1794, des documents datés de 1796 mentionnent de nombreux « cultivateurs et cultivatrices » sur l’habitation. Ces personnes auparavant asservies sont alors juridiquement libres.

La période reste pourtant marquée par les tensions et la violence. En mai 1802, Belleville se trouve sur le passage des hommes conduits par Joseph Ignace. Ils résistent au rétablissement de l’ordre esclavagiste.

Le domaine est dévasté lors de cet épisode. La maison principale, la cuisine, l’hôpital, la manioquerie, la distillerie, le moulin, la sucrerie et la purgerie sont incendiés. De l’outil industriel, seule l’étuve est épargnée.

La reconstruction demande du temps. En 1823, la sucrerie est de nouveau en activité. Le moulin et la maison ont été rebâtis. Un inventaire signale également une cuisine, une écurie, des cases à bagasse et 25 cases destinées aux travailleurs.

Ces éléments donnent une autre profondeur à la visite. Les murs restaurés ne parlent pas uniquement de techniques agricoles : ils témoignent aussi d’une organisation sociale fondée sur la domination coloniale.

Des ruines au parcours de visite : ce qui a été restauré à Belleville

Après la reprise de l’activité sucrière, Belleville subit les crises successives de cette économie. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le sucre est progressivement abandonné. La distillation devient alors une ressource majeure du domaine.

La distillerie est restaurée et modernisée afin de produire du rhum. Cette nouvelle orientation ne dure cependant pas. En 1935, la distillerie est déjà partiellement démontée.

Lors de la vente de 1968, elle est définitivement désaffectée. L’ancienne habitation devient principalement une bananeraie. Le canal, qui avait alimenté le moulin durant des générations, se retrouve à sec et reste inutilisé plusieurs années.

Avec l’arrêt des activités, les bâtiments industriels se dégradent. La végétation envahit les maçonneries et fragilise certains ouvrages, dont l’aqueduc. La restauration engagée à partir de 2022 concerne d’abord le moulin et la sucrerie.

Le chantier s’étend ensuite au système hydraulique, au hangar et aux cases des travailleurs. La restauration-restitution de la sucrerie et du moulin est évaluée à 1,3 million d’euros. Le ministère de la Culture apporte une subvention de 600 000 euros.

Élément du projetInformation essentielle
Début de la restaurationÀ partir de 2022
Sucrerie et moulinRestauration-restitution estimée à 1,3 million d’euros
Soutien du ministère de la Culture600 000 euros
Mission Patrimoine 2023Belleville figure parmi 18 sites emblématiques
Loto du patrimoine500 000 euros attribués au site

Une deuxième phase bénéficie également de financements publics. La sélection de Belleville parmi les 18 sites emblématiques de la Mission Patrimoine 2023 lui apporte en outre 500 000 euros du Loto du patrimoine. Mais le projet vise davantage qu’une consolidation des pierres.

Comment découvrir l’Habitation Belleville lors des Journées européennes du patrimoine

Les visites des 18, 19 et 20 septembre offrent un premier aperçu du site avant son ouverture annoncée pour 2027. Durant ces trois journées, Belleville accueille le public de 9 heures à 17 h 45.

Huit visites de 45 minutes sont proposées chaque jour. Chaque créneau accueille au maximum vingt personnes. L’accès est gratuit, mais la réservation est obligatoire.

  1. Choisissez votre créneau entre 9 heures et 17 h 45, les 18, 19 ou 20 septembre.
  2. Vérifiez la taille de votre groupe, car chaque visite est limitée à vingt personnes.
  3. Réservez par courriel à l’adresse contact@habitation-belleville.fr.
  4. Indiquez clairement le créneau souhaité, votre nom et prénom, ainsi que le nombre de visiteurs.
  5. Anticipez les contraintes du lieu : le site n’est pas accessible aux personnes à mobilité réduite.

La visite est également déconseillée aux enfants de moins de 6 ans. Ces précautions sont importantes, car le parcours traverse un ensemble patrimonial ancien, restauré mais lié à des installations industrielles et hydrauliques historiques.

L’ambition est de faire fonctionner occasionnellement certains équipements restaurés. Les visiteurs pourront ainsi mieux comprendre le travail d’une ancienne sucrerie, depuis l’arrivée de l’eau jusqu’au broyage de la canne et à la transformation du vesou.

Cette démonstration technique doit s’accompagner d’un parcours de mémoire. Il s’agit de transmettre l’histoire du lieu et celle des personnes réduites en esclavage qui y ont vécu et travaillé. Un aspect essentiel, qu’aucun mécanisme restauré ne doit faire oublier.

Ce qu’il faut observer pour lire l’histoire du lieu autrement

À Belleville, le canal et l’aqueduc méritent autant d’attention que le moulin. Ils permettent de comprendre que l’eau était une véritable force motrice, au service de la canne mais aussi de la manioquerie et de ses neuf râpes à manioc.

Le moulin rappelle l’étape du broyage. La sucrerie évoque ensuite la cuisson du vesou dans ses quatre chaudières. La purgerie, détruite en 1802, faisait partie de cette chaîne de fabrication du sucre, tandis que l’étuve fut le seul élément industriel à survivre aux incendies.

Les vestiges de la distillerie montrent une autre adaptation économique. Lorsque le sucre recule à la fin du XIXe siècle, le rhum prend le relais. Puis l’abandon de la distillation et l’essor de la bananeraie illustrent une nouvelle mutation agricole.

Enfin, les cases des travailleurs, l’hôpital et les traces de l’habitation rappellent que ce système ne peut être séparé de l’histoire de l’esclavage. Observer Belleville avec cette grille de lecture donne au site sa pleine dimension.

À l’approche de l’ouverture de 2027, cette visite exceptionnelle offre surtout une occasion rare : voir un patrimoine guadeloupéen reprendre vie sans effacer les réalités humaines inscrites dans ses pierres.

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— Alexis