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Guadeloupe : comment l’eau destinée à 80 000 habitants est détournée au profit d’hôtels et de particuliers

À Les Abymes, l’eau ne sort plus du robinet depuis des semaines pour certains foyers. Pourtant, des camions-citernes circulent et livrent une ressource devenue hors de prix. Derrière ce contraste se dessine une crise qui ne se limite pas aux coupures.

Dans cet archipel où la mer et les sources abondent, l’accès quotidien à l’eau potable peut devenir une épreuve. Et l’eau qui manque à des dizaines de milliers d’habitants semble parfois alimenter un marché parallèle très lucratif.

En Guadeloupe, une pénurie qui bouleverse la vie quotidienne

La crise de l’eau fait partie du quotidien de nombreux Guadeloupéens. Selon le reportage, 80 000 personnes vivent chaque jour sans eau, avec des coupures qui peuvent durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

Aux Abymes, Nadine Haral et sa fille ont été privées d’eau pendant trois semaines. Sans eau au robinet, elles utilisent des bouteilles pour faire la vaisselle. Se laver, aller aux toilettes ou préparer les repas devient alors une succession de contraintes.

Trois fois par semaine, Nadine Haral doit se rendre à une station installée par la mairie pour remplir ses contenants. Présenté comme temporaire, ce dispositif est pourtant en place depuis trois ans. À la tombée de la nuit, les habitants s’y pressent pour obtenir de quoi tenir quelques jours.

Le cœur du problème réside dans l’état du réseau d’eau potable. Les canalisations vieillissantes laissent échapper une part immense de l’eau produite, traitée puis acheminée. Cette défaillance rend chaque litre disponible encore plus précieux.

Or, pendant que certains foyers rationnent leur eau, des livraisons privées sont proposées à des particuliers, à des restaurants et à des établissements hôteliers. Reste à comprendre comment ce système peut prospérer dans un territoire déjà frappé par les coupures.

Le réseau perd 70 % de l’eau produite avant l’arrivée chez les habitants

Le chiffre résume l’ampleur de la situation : 70 % de l’eau produite en Guadeloupe n’arriverait jamais aux maisons. Les fuites du réseau sont si nombreuses que de l’eau potable peut se déverser durant des heures sur une route, y compris dans des zones touristiques.

Yann Céranton, porte-parole du collectif Woul’o, signale régulièrement les fuites visibles ou dissimulées sous le bitume. Son constat est simple : l’eau perdue a déjà été captée, traitée et distribuée. Elle devient inutilisable alors que des habitants en manquent.

Des travaux sont engagés, mais la réparation du réseau reste lente. L’État et la Région ont prévu une enveloppe de 320 millions d’euros pour lutter contre les fuites. Selon une estimation citée de la Cour des comptes, il faudrait néanmoins 208 ans pour renouveler l’ensemble du réseau au rythme actuel.

Cette fragilité ouvre la voie à des solutions de survie coûteuses. Des particuliers installent des cuves de stockage dans leur jardin. Après neuf jours sans eau, un retraité explique n’avoir trouvé qu’une seule issue : recourir à un vendeur privé.

Le problème est que ces livraisons ne relèvent pas toujours d’un approvisionnement régulier et contrôlé. Certaines sociétés sont soupçonnées de prélever l’eau du réseau public pour la revendre à ceux qui peuvent payer.

Des camions-citernes soupçonnés de revendre l’eau du réseau public

Le reportage décrit un marché parallèle où l’eau est vendue à des prix considérables. Un retraité affirme payer 80 euros le mètre cube pour remplir sa citerne. Par comparaison, le tarif de la régie publique est de 2,32 euros le mètre cube.

Cette eau revient donc environ 34 fois plus cher que celle facturée par le service public. Dans l’urgence, le prix passe au second plan. Le besoin d’eau pour l’hygiène, les sanitaires et les usages essentiels impose parfois de payer, malgré le sentiment de participer à un système contestable.

Des hôtels de luxe, des restaurants et des particuliers auraient recours à ce circuit. Filmé en caméra cachée, un conducteur de camion-citerne explique se brancher à un robinet, remplir ses réservoirs puis livrer l’eau. Il reconnaît savoir que les livraisons d’eau sont interdites.

Le même conducteur évoque un tarif de 100 euros pour 1 000 litres. Selon les informations rapportées, l’eau pourrait aussi être prélevée illégalement sur des bornes incendie ou dans des châteaux d’eau. Une enquête a été ouverte sur ces pratiques présumées.

Le reportage mentionne également le cas d’un sous-traitant officiel de la SMGEAG, le Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe. Au téléphone, cet interlocuteur propose de l’eau potable sans facture, avec un règlement en espèces, en affirmant qu’il s’agit d’eau de ville.

Ces éléments ne démontrent pas que toutes les livraisons sont illicites. Ils illustrent toutefois les soupçons entourant des prélèvements et reventes réalisés hors du cadre du service public. Mais pour les habitants, l’enjeu immédiat reste de trouver de l’eau sans s’exposer à des coûts insoutenables.

Pourquoi une citerne ne résout pas la crise de l’eau

Une cuve de stockage peut offrir un répit lors des coupures. Elle ne garantit toutefois ni l’origine de l’eau, ni sa qualité, ni la régularité de l’approvisionnement. Dans un contexte de réseau défaillant, elle déplace souvent le problème plutôt qu’elle ne le règle.

Pour les ménages concernés, les solutions disponibles sont très limitées :

  • Remplir des bouteilles dans les points de ravitaillement municipaux lorsqu’ils sont ouverts.
  • Stocker l’eau dans une citerne ou des contenants adaptés, lorsque cela est possible.
  • Limiter les usages aux besoins essentiels pendant une interruption de distribution.
  • Signaler les fuites visibles sur la voie publique afin de réduire les pertes du réseau.
  • Vérifier la potabilité de l’eau livrée ou stockée avant toute consommation.

La SMGEAG est chargée du service public de l’eau et de l’assainissement. Son président, Henri Yacou, déclare ne rien exclure au sujet des possibles dérives. Il reconnaît aussi que les défaillances actuelles imposent la mise en place de procédures, alors que le service public peine déjà à remplir sa mission.

Le préfet de Guadeloupe, Thierry Devimeux, appelle de son côté les usagers à continuer de contribuer financièrement au système. Il souligne que de nombreuses personnes privées d’eau ne paient plus, mais que d’autres ayant accès à l’eau cessent aussi de régler leurs factures.

La question du paiement est sensible. Pour de nombreux habitants, payer une eau absente, impropre à la consommation ou distribuée de façon irrégulière apparaît incompréhensible. Pourtant, l’entretien du réseau dépend aussi des recettes du service.

Une eau parfois indisponible, mais aussi jugée impropre à la consommation

La crise ne porte pas uniquement sur la quantité d’eau distribuée. Certaines coupures sont liées à des problèmes de pollution. À Gourbeyre, en 2025, l’eau a été interrompue durant un mois et trois jours consécutifs en raison d’une contamination au chlordécone.

Le chlordécone est un pesticide organochloré à l’origine d’une pollution durable aux Antilles françaises. Sabrina Cajoly, fondatrice du collectif Kimbé Rèd, rappelle que le droit à l’eau ne concerne pas seulement la présence d’eau dans les canalisations. Il implique une eau potable disponible de façon continue.

Face à ces difficultés, 230 personnes ont déposé plainte, considérant que leur vie est mise en danger. Leur mobilisation vise le manque d’accès à l’eau potable, les coupures répétées et les conséquences sanitaires potentielles.

Cette dimension sanitaire rend les livraisons non encadrées encore plus préoccupantes. Une eau annoncée comme potable doit pouvoir être identifiée, transportée dans des conditions adaptées et distribuée sans risque. Un simple camion-citerne ne suffit pas à rassurer sur tous ces points.

La réparation des canalisations, le contrôle des prélèvements et la transparence sur la qualité de l’eau sont donc indissociables. Sans ces garanties, les habitants restent exposés à une double incertitude : ne pas avoir d’eau, ou ne pas savoir si elle peut être consommée.

Les erreurs à éviter face aux coupures et au marché parallèle

La première erreur consiste à considérer une livraison d’eau comme une solution automatiquement fiable. Le paiement en espèces sans facture, évoqué dans le reportage, prive le client de toute traçabilité et peut alimenter des pratiques illégales.

Il faut aussi éviter de banaliser les fuites. Lorsqu’une canalisation déverse de l’eau potable sur la chaussée, cette perte aggrave directement les pénuries locales. Les signalements citoyens, comme ceux effectués par le collectif Woul’o, peuvent rendre visibles des dysfonctionnements ignorés.

Enfin, arrêter de payer sans distinction fragilise davantage le système collectif, selon le préfet. Cette position ne répond pas au sentiment légitime des usagers privés d’eau, mais elle met en évidence un cercle vicieux : moins de ressources, moins d’entretien et des infrastructures toujours plus dégradées.

Après 31 jours de coupures, l’eau est finalement revenue chez Nadine Haral. Ce retour apporte un soulagement immédiat, sans effacer la question essentielle : combien de temps cette accalmie pourra-t-elle durer ?

En Guadeloupe, la priorité reste de sécuriser durablement l’accès à une eau potable, continue et contrôlée. Chaque fuite réparée et chaque prélèvement illégal empêché comptent pour les 80 000 habitants qui attendent encore que l’eau coule simplement au robinet.

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— Alexis