La psychiatrie guadeloupéenne s’apprête à accueillir une dynamique nouvelle. À l’Établissement public de santé mentale, l’enjeu dépasse la nomination d’un chef de service : il s’agit de mieux soigner, mieux comprendre et mieux former.
Face à des besoins qui progressent, cette orientation pourrait aussi contribuer à changer le regard porté sur les troubles psychiatriques et les addictions. Reste à savoir comment cette ambition pourra prendre forme sur le terrain.
La santé mentale en Guadeloupe fait face à une pression croissante
La psychiatrie demeure souvent le parent pauvre du système de santé en Guadeloupe. Pourtant, les besoins sont visibles dans les établissements, aux urgences et dans les parcours de patients confrontés à des difficultés parfois complexes.
Depuis la pandémie de Covid-19, les services hospitaliers font face à un afflux accru de personnes nécessitant une prise en charge psychiatrique. Or, les solutions adaptées ne sont pas toujours disponibles au moment où elles deviennent indispensables.
Le contexte concerne aussi les addictions. Selon le Dr Bernard Angerville, 80 % des patients accueillis à l’EPSM présentent une addiction. Les 20 % restants sont pris en charge pour un trouble mental ou psychiatrique.
Ces chiffres rappellent que psychiatrie et addictologie se croisent fréquemment. Une dépendance à l’alcool, au cannabis, aux médicaments ou à d’autres produits peut aggraver l’anxiété, la dépression, les troubles psychotiques ou l’isolement social.
La difficulté ne se limite pas à l’hôpital. La stigmatisation reste un frein majeur : beaucoup de patients attendent avant de demander de l’aide, par peur d’être jugés ou étiquetés. C’est précisément sur cette réalité que la nouvelle direction du service veut agir.
Le Dr Bernard Angerville arrive avec une double culture clinique et scientifique
Depuis le 1er septembre 2026, le Dr Bernard Angerville dirige le service de psychiatrie de l’Établissement public de santé mentale de la Guadeloupe, l’EPSM. Âgé de 38 ans, ce praticien hospitalier est à la fois médecin psychiatre, addictologue et enseignant-chercheur.
Son arrivée constitue un fait notable pour le territoire. Il a récemment été nommé maître de conférences des universités, devenant le premier et le seul professionnel de ce niveau en psychiatrie en Guadeloupe.
Son parcours est étroitement lié à l’archipel. Il a fait partie de la première promotion ayant bénéficié des trois premières années de médecine à la faculté de Fouillole, sur le pôle pointois de l’Université des Antilles.
Il a ensuite poursuivi sa spécialisation dans l’Hexagone, en psychiatrie et en addictologie. Cette double compétence lui a permis de développer une expertise clinique, mais aussi une activité scientifique portée par plusieurs programmes de recherche.
Le médecin est titulaire d’un doctorat en médecine et d’un doctorat en neurosciences. Il a complété sa formation avec des diplômes dans plusieurs domaines, dont la neurostimulation et la recherche en statistique.
La neurostimulation regroupe des techniques qui modulent l’activité cérébrale dans certaines indications psychiatriques. La formation statistique, elle, permet d’analyser rigoureusement les données de santé et d’évaluer les pratiques de soins.
Ses publications et ses travaux lui ont apporté une reconnaissance nationale. Mais l’essentiel de son projet se situe désormais localement : faire de l’EPSM un lieu de soins, de transmission et de recherche adapté aux réalités guadeloupéennes.
Former localement et faire reculer la stigmatisation
La première ambition du Dr Bernard Angerville concerne la formation. La Guadeloupe dispose aujourd’hui d’une université de plein exercice, en capacité de former les étudiants en médecine entièrement sur le territoire.
Pour le nouveau chef de service, cette évolution ouvre une responsabilité particulière. Il souhaite participer à la formation de tous les jeunes psychiatres choisissant cette spécialité dans le département.
Former localement ne signifie pas seulement transmettre des connaissances médicales. Cela suppose aussi d’enseigner l’écoute, la relation thérapeutique, l’évaluation du risque suicidaire, la prise en charge des crises et l’accompagnement des familles.
La psychiatrie demande une approche globale. Un patient ne se réduit ni à un diagnostic, ni à une ordonnance, ni à une hospitalisation. Son environnement familial, professionnel, social et culturel compte dans la compréhension de sa situation.
Cette vision inclut la déstigmatisation. Consulter un psychiatre, un psychologue, un infirmier en psychiatrie ou un addictologue devrait être considéré comme une démarche de santé, au même titre qu’un suivi pour le diabète ou l’hypertension.
Le Dr Angerville insiste sur la nécessité de soins d’excellence. Dans une discipline exigeante, cela implique des professionnels formés, des pratiques régulièrement interrogées et des parcours plus fluides entre ville, hôpital, urgences et structures médico-sociales.
Mais former des équipes ne suffit pas. Il faut aussi produire des connaissances sur les besoins propres au territoire.
Faire de la recherche un outil concret pour les patients
La recherche en santé mentale est au cœur du projet porté par le nouveau chef de service. Son objectif est de mieux comprendre l’évolution des troubles psychiatriques dans des populations ayant leurs propres singularités.
Cette démarche peut concerner la fréquence de certains troubles, les parcours d’accès aux soins, les conséquences des addictions ou les difficultés rencontrées après une hospitalisation. Elle permet surtout d’éviter d’appliquer mécaniquement des réponses pensées ailleurs.
Pour le Dr Bernard Angerville, un service qui ne réfléchit pas à ses pratiques risque de s’essouffler. Évaluer les soins, valoriser les expériences et participer à la production de connaissances constituent donc des missions hospitalières essentielles.
Dans les faits, cela suppose de recueillir des données de manière éthique et rigoureuse. Les professionnels peuvent ensuite analyser les délais d’orientation, les motifs d’admission, les besoins de suivi ou les facteurs associés aux rechutes.
La recherche ne remplace jamais la relation de soin. Elle peut toutefois améliorer les décisions collectives : créer un programme, renforcer une équipe, adapter une consultation d’addictologie ou développer une prévention plus précoce.
Cette orientation pourrait également favoriser les liens entre l’EPSM, l’Université des Antilles et les futurs professionnels. Les étudiants auraient ainsi accès à un terrain de formation ancré dans la réalité sanitaire de la Guadeloupe.
Cette ambition scientifique devra néanmoins composer avec les contraintes très concrètes du système hospitalier.
Des urgences psychiatriques à repenser dans un système sous tension
Le poste du Dr Bernard Angerville comporte aussi une dimension institutionnelle. Il arrive avec enthousiasme, mais il reconnaît que des latences locales peuvent compliquer les changements attendus.
La question est donc immédiate : par où commencer ? Les urgences constituent l’un des dossiers les plus sensibles, car elles accueillent des patients en crise dans un contexte déjà marqué par le manque de moyens.
Une enquête publiée le 25 août 2026 a notamment alerté sur des patients psychiatriques maintenus sanglés pendant plusieurs jours aux urgences hospitalières. Ce sujet illustre la nécessité de disposer de lieux adaptés et d’équipes suffisamment disponibles.
Une évolution est annoncée : les urgences psychiatriques doivent prochainement être installées au sein du nouveau Centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe, le CHUG, à Belle Plaine, aux Abymes.
Cette installation pourrait améliorer l’organisation des parcours. Mais un nouveau site ne règle pas tout à lui seul : la qualité dépendra aussi des effectifs, de la coordination, de l’accès à des lits et du suivi après la sortie.
Les patients en crise ont besoin d’une réponse rapide, sécurisante et respectueuse. L’urgence psychiatrique ne doit pas devenir une simple attente dans un couloir hospitalier.
Ce qu’il faut éviter pour transformer durablement la prise en charge
La première erreur serait de réduire la psychiatrie à l’hospitalisation sous contrainte ou aux situations de crise. Une grande partie du travail repose sur la prévention, les consultations, le suivi ambulatoire et le maintien du lien social.
Il faut aussi éviter d’opposer les addictions aux troubles psychiatriques. Les deux problématiques sont souvent associées et nécessitent une prise en charge coordonnée entre psychiatrie, addictologie, médecine générale et accompagnement social.
Autre écueil : penser que la recherche éloigne les soignants des patients. Lorsqu’elle s’appuie sur les pratiques réelles, elle peut au contraire aider à identifier les manques et à améliorer l’efficacité des soins.
Enfin, changer l’image de la psychiatrie demandera du temps. Cela passera par des professionnels mieux formés, mais aussi par une parole publique plus juste sur la souffrance psychique.
Le défi est important, mais la présence d’un psychiatre, addictologue et enseignant-chercheur formé au plus près du territoire crée une perspective nouvelle. À l’EPSM, la transformation attendue devra désormais se mesurer dans l’accès concret à des soins dignes et adaptés.
— Alexis



